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Greg Curnoe Sa vie et son œuvre par Judith Rodger

Greg Curnoe (1936-1992) est à l’origine d’une sensibilité régionaliste qui fait de London (Ontario) une des grandes capitales artistiques du Canada à partir des années 1960. Son œuvre, qui fait appel à un éventail de techniques, documente son propre quotidien, mais il est ancré dans les mouvements artistiques du vingtième siècle, en particulier le dadaïsme et son accent sur le nihilisme et l’anarchisme, la politique canadienne et la culture populaire. On se souvient de ses œuvres colorées qui incorporent un texte vantant son patriotisme ardent (parfois exprimé comme de l’anti-américanisme) ainsi que son militantisme pour soutenir les artistes du pays.


Enfance

Greg Curnoe, v. 1938. La famille Curnoe à Dingman Creek, v. 1946. De gauche à droite, rangée du haut : Nellie et Gordon Curnoe; rangée du bas : Lynda, Glen et Greg Curnoe, photos reproduites avec la permission de Glen Curnoe.

Gregory Richard Curnoe voit le jour le 19 novembre 1936 à l’hôpital Victoria à London (Ontario). Il grandit auprès de ses parents, Nellie Olive (née Porter) et Gordon Charles Curnoe, de son frère Glen (né en 1939) et de sa sœur Lynda (née en 1943) dans la maison bâtie par son grand-père. Curnoe passera la plus grande partie de sa vie à cinq kilomètres de cette maison du Sud-ouest ontarien, une péninsule délimitée par l’eau et la frontière des États-Unis. La culture américaine est omniprésente et accessible dans sa ville, mais sa toponymie, son architecture et son caractère conservateur lui confèrent une personnalité tout à fait britannique.

          Les intérêts et les talents de Curnoe se dévoilent rapidement. Le Noël de ses dix ans, ses parents lui offrent un jeu de timbres en caoutchouc. Naît alors chez lui une passion pour les caractères d’imprimerie et les timbres qui durera toute sa vie. Avec son cousin Gary Bryant, Curnoe crée des dizaines de bandes dessinées, des cartes géographiques et des structures constituées d’objets trouvés. Il développe son talent pour le dessin et la fabrication de modèles réduits, à tel point qu’il obtient des prix à la Hobby Fair de London. L’intérêt qu’il développe pendant l’enfance pour les collections de toutes sortes – les timbres, les petits soldats et les comics – permet d’entrevoir la passion qu’il manifestera à l’âge adulte pour la collection de bouteilles de boisson gazeuse, de macarons arborant des slogans, de livres, de disques et même d’amis. Ses cours de géographie, où l’on aborde les différents conflits frontaliers entre le Canada et les États-Unis, éveillent un intérêt pour les cartes. À l’adolescence, il commence à tenir son journal intime et dessine une caricature chaque jour. Durant toute sa carrière, Curnoe s’inspirera de ces influences, entremêlant inextricablement sa vie et son œuvre.


Une page du journal de 1953 de Curnoe qui illustre son intérêt pour la radio dès l’enfance.Greg Curnoe, Collection transcanadienne de bouteilles de boisson gazeuse, v. 1968-1989, ready-made constitué de bouteilles de boisson gazeuse dans leur carton et d’un présentoir, archives du Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto. Sélection de la collection de bouteilles de boisson gazeuse que Greg Curnoe a amassées à travers le Canada de 1968 à 1989.

Curnoe manifeste l’intention de devenir caricaturiste, ce qui l’incite à s’inscrire à un programme d’art spécial à la H. B. Beal Technical and Commercial High School de London en 1954. Ses professeurs l’initient à l’art et à la littérature d’avant-garde – au dadaïsme, au cubisme et au surréalisme, et aux auteurs comme James Joyce, Franz Kafka et T. S. Eliot –, ainsi qu’aux compositeurs Béla Bartók et Igor Stravinsky. À la même époque, Curnoe aménage son premier atelier dans le sous-sol de la maison familiale avec l’aide de son père. L’écriteau à la porte mentionne « Curnoe’s Inferno », (« L’enfer de Curnoe »). Comme tous les autres lieux de travail qu’il occupera au cours de sa vie, cet endroit devient un point de ralliement pour ses amis, notamment les artistes Larry Russell (né en 1932), Don Vincent (1932-1993) et Bernice Vincent (1934-2016) avec qui il organise des fêtes légendaires.

          En septembre 1957, Curnoe entreprend un programme d’études de trois ans à l’Ontario College of Art (aujourd’hui l’Université de l’École d’art et de design de l’Ontario) à Toronto. Ce n’est pas un endroit pour lui, comme il Ie rappellera plus tard : « L’OCA était ennuyeux. Et stérile. Les professeurs étaient des formalistes purs et durs […]. L’OCA s’intéressait à la forme et à rien d’autre. Ils avaient oublié le contenu. J’imagine que j’étais d’humeur rebelle, mais on ne peut pas décrire un ton de gris indéfiniment1. » En fait, Curnoe échoue sa dernière année. Il rentre chez lui, probablement échaudé, mais son séjour à Toronto est productif à un autre égard. En décembre 1957, il participe à la fondation d’une coopérative d’artistes : la Garret Gallery. Sa rencontre fortuite en 1958 avec Michel Sanouillet, l’un des plus grands experts du dadaïsme, aura sur lui une influence tenace. Ils discuteront souvent par la suite de Marcel Duchamp (1887-1968) et d’auteurs français. Sanouillet deviendra un défenseur de l’œuvre de Curnoe.


Greg Curnoe dans son premier atelier aménagé dans le sous-sol de sa maison d’enfance, à côté de son autoportrait Selfchildfool, 1959, photographie de Don Vincent. Derrière lui se trouvent les premiers livres qui feront partie de son imposante bibliothèque. Il puise beaucoup d’idées et de renseignements dans les livres.


L’artiste dans son atelier

Greg Curnoe rentre à London en mai 1960 et travaille tout l’été au service d’arpentage de la ville. Résolu à devenir artiste professionnel, il loue à compter de juillet un grand espace au centre-ville pour y aménager son atelier. À partir de cette époque, il vit de la vente de ses œuvres et, lorsque nécessaire, de petits boulots à temps partiel. Plus tard dans sa carrière, il bénéficiera du soutien financier du Conseil des arts du Canada sous la forme de bourses et de subventions.

GAUCHE : Amis réunis lors d’une fête à l’atelier de Greg Curnoe sur la rue King, 1966, photographie de Don Vincent. Hugh McIntyre, futur membre du Nihilist Spasm Band, est le deuxième à partir de la droite. DROITE : Greg Curnoe au travail dans son atelier de la rue King, 1964, avec sa chaise berçante préférée en arrière-plan, photographie de Don Vincent.

          Avec du recul, on pourrait considérer les années 1960 comme la période la plus productive de la carrière de Curnoe. Ses ateliers se trouvent au cœur de sa pratique. Selon l’artiste John Boyle (né en 1941) : « Il renouait d’anciennes amitiés et se cherchait de nouveaux amis à l’université et dans la communauté en général. Son atelier est devenu un carrefour d’activité intellectuelle où l’on discutait de nouvelles idées et où l’on élaborait des projets2. » Le Canada, qui avait adopté un nouveau drapeau en 1965, accueille Expo 67 et célèbre son centenaire deux ans plus tard. Ces événements alimentent les débats sur le nationalisme canadien et la quête d’une identité propre d’un bout à l’autre du pays, et fort probablement dans l’atelier de Curnoe. À la même époque, l’afflux croissant d’artistes, de gestionnaires culturels et d’universitaires américains, sans oublier un incident violent dont il a été témoin à New York en 1965, nourrissent le sentiment antiaméricain de Curnoe. Comme l’explique l’artiste et conservateur indépendant Greg Hill : « Le nationalisme de Curnoe était soutenu par son régionalisme, lequel était ancré dans son attachement à sa localité3. »

          En 1961, à son retour à London après un séjour en Espagne, l’artiste Jack Chambers (1931-1978) se lie étroitement d’amitié avec Curnoe. Parmi les nouveaux amis de Curnoe, mentionnons le poète James Reaney et le professeur d’anglais Ross Woodman, qui sera le premier à qualifier de « régionalisme canadien » le milieu culturel dynamique de London dans les années 1960. Dans un texte publié par le magazine national d’art contemporain artscanada, Woodman décrit Curnoe comme « un visionnaire qui a modelé un mythe authentique à partir de la matière de sa région » et le régionalisme de London comme étant « essentiellement une région de l’esprit ». Il explique : « Leur régionalisme nouveau genre est largement issu d’une volonté d’éviter l’anonymat auquel sont condamnés, selon eux, ceux qui considèrent la peinture comme un jeu technique désintéressé pour résoudre des problèmes dont les règles et les procédures internationales ont été fixées par […] l’École de New York. […] Ils rejettent la notion voulant que le sujet se limite au seul style et, ce faisant, ils vont au-delà de l’art pour atteindre la vie et construire dans leur œuvre des images ambiguës qui, au bout du compte, n’appartiennent ni à l’un ni à l’autre4. » La journaliste en arts Lenore Crawford, auteure de critiques d’une grande pertinence dans le quotidien local The London Free Press, devient une autre des plus fidèles adeptes de Curnoe.

          Curnoe fait sa première vente à une collection publique à l’âge de vingt-cinq ans : la MacKenzie Art Gallery de Regina acquiert en 1962 une de ses nombreuses œuvres de jeunesse, le tableau Tall Girl When I Am Sad on Dundas Street (Grande fille quand je suis triste dans la rue Dundas), peint l’année précédente.


Greg Curnoe, Grande fille quand je suis triste dans la rue Dundas, 1961, huile sur masonite, 182,9 x 121,9 cm, MacKenzie Art Gallery, Université de Regina.

En 1964, après une longue série de relations, Curnoe rencontre la Britannique Sheila Thompson et l’épouse en juillet de l’année suivante. Il entreprend sa vie de mari et de père à la même époque où il jette les bases d’une carrière d’artiste florissante. Comme l’explique Sarah Milroy : « Curnoe éprouve une attirance sexuelle féroce pour Sheila et leur union aura des incidences profondes sur sa créativité. Il la trouvait sauvage et imprévisible, et elle l’intriguait d’une manière sans précédent5. »


Greg Curnoe, Printemps sur la Ridgeway, 1964, huile sur contreplaqué et masonite, rayon/nylon, métal, bois, papier et ficelle, 187 x 187 cm, Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto. Sheila Thompson, qui épouse Greg Curnoe en 1965, sera son modèle à de nombreuses reprises.

Curnoe trouve en Sheila un modèle et une muse consentante. Leurs fils Owen et Galen naissent en 1966 et en 1968, et leur fille Zoë, en 1971. Curnoe achète un ancien immeuble industriel au 38, rue Weston à London où il installe à la fois sa demeure et son lieu de travail. La famille emménage à l’avant et le grand atelier occupe la partie arrière dont les fenêtres donnent sur la vallée de la rivière Thames et l’hôpital Victoria. La vue qu’il a de son atelier lui inspire de nombreuses œuvres, notamment View of Victoria Hospital, Second Series, February 10, 1969–March 10, 1971 (Vue de l’hôpital Victoria, deuxième série, 10 février 1969-10 mars 1971).

          Jake Moore, un éminent collectionneur et homme d’affaires canadien, achète son premier Curnoe en 1964. Issus de familles établies à London depuis des générations, les deux hommes partagent nombre d’idées et d’intérêts, notamment une passion pour leur pays. Les fréquentes acquisitions de Moore permettent à Curnoe d’atteindre une certaine stabilité financière. Comme l’explique l’historienne de l’art Madeline Lennon : « Ils ont conclu une entente d’affaires relativement informelle, en vertu de laquelle Moore acceptait d’acheter un nombre défini d’œuvres terminées. Cette entente qui a été renouvelée ou répétée au cours des ans semble avoir convenu aux deux parties6. » Bien que Curnoe ait du mal à l’admettre, Moore sera en réalité son mécène durant vingt-huit ans. Il garantit même son hypothèque sur l’immeuble de la rue Weston pour lui permettre d’en faire l’acquisition. C’est ce qui explique la présence du patronyme « Moore » sur la liste de noms dans l’œuvre Deeds #2 (Titres notariés #2), 1991, de Curnoe7.


GAUCHE : Résidence du 38, rue Weston, 1995. DROITE : Greg Curnoe, Arrière du 38, rue Weston vers l’est, 2 août 1969, encre sur papier, 17,5 x 22,5 cm, collection de Megan Walker et Morris Dalla Costa.


Intérêt d’envergure nationale

La renommée de Curnoe franchit les limites de London après sa rencontre avec Pierre Théberge et Dennis Reid, conservateurs de la Galerie nationale du Canada (maintenant appelée le Musée des beaux-arts du Canada) à Ottawa. Avec son audace coutumière, Curnoe écrit aux dirigeants du musée en 1966 pour leur demander d’ajouter une de ses œuvres à leur collection. Théberge, qui est à l’époque un jeune conservateur adjoint, n’a jamais entendu parler du peintre. Il parvient difficilement à localiser London sur une carte, mais on l’envoie lui rendre visite dans son atelier. Théberge est immédiatement conquis : « En discutant avec lui, je me suis rapidement rendu compte que Curnoe était très cultivé. Il connaissait toute l’histoire de l’art moderne sur le bout des doigts8. »

GAUCHE : Couverture du catalogue d’exposition The Heart of London, 1969, collection privée. Le catalogue de cette exposition itinérante a été conçu sous forme de bande dessinée. DROITE : Page du catalogue Heart of London, 1969, Galerie nationale du Canada, Ottawa.

          À la suite de cette visite, la Galerie nationale acquiert The Camouflaged Piano or French Roundels (Le piano camouflé ou Cocardes françaises), 1965-1966, œuvre qu’elle inclut dans son exposition organisée pour souligner le centenaire de la Confédération, Trois cents ans d’art canadien. Lors du vernissage en mai 1967, on présente Curnoe à Dennis Reid, qui racontera : « Je me rappelle que je ne savais pas trop quoi penser de ce curieux mélange de raffinement branché et de charme terre-à-terre9. » Curnoe lui laisse probablement une bonne impression puisque dès le commencement de 1968, Reid invite l’artiste à faire partie de Canada : Art d’aujourd’hui, une exposition itinérante qui débutera à Paris avant d’être présentée à Rome, Lausanne, puis Bruxelles.

          D’un naturel généreux, Curnoe s’assure que Théberge visite les ateliers d’autres artistes de la région lorsqu’il se rend à London. Le conservateur montera en 1968 The Heart of London, une exposition marquante présentée au London Public Library and Art Museum (rebaptisé depuis Museum London) qui sera vue à Charlottetown, à Victoria et dans six autres petites villes canadiennes. La Galerie nationale est ajoutée à cette tournée à la dernière minute seulement. On y expose des tableaux, sculptures, collages et assemblages de Curnoe et de dix autres artistes de la région, notamment Jack Chambers (1931-1978), Murray Favro (né en 1940), John Boyle (né en 1941), Tony Urquhart (né en 1934) et Ed Zelenak (né en 1940). La critique acclame l’esprit irrévérencieux des artistes de London que saisit bien le catalogue inusité, présenté sous forme de bande dessinée.

          En 1970, le travail de Curnoe a été présenté d’un bout à l’autre du pays et lors de quatre expositions internationales. Ses œuvres font partie des collections de musées de partout au Canada, dont le Musée des beaux-arts de Montréal, la Vancouver Art Gallery, le Musée des beaux-arts de l’Ontario à Toronto et la Galerie nationale, à Ottawa.


Greg Curnoe au téléphone dans son atelier du 38, rue Weston, v. 1988-1992.

Même si cette période est particulièrement productive sur le plan créatif, Curnoe ne s’empêche pas de se livrer à ses autres passions et intérêts. En 1969, il commence à dactylographier son journal intime quotidien dans un ordinateur de l’Université Western programmé pour refléter son style d’écriture qui suit le courant de sa conscience. Il projette de partager ses écrits avec d’autres, comme on le fait maintenant grâce à Facebook et à Twitter. Il joue du gazou et de la batterie modifiés à Paris et à Londres avec les membres du Nihilist Spasm Band. À titre de militant culturel, Curnoe dirige la fondation de la petite publication Region puis des galeries parallèles Region, 20/20 et Forest City dans sa ville pour promouvoir les œuvres des collègues de la communauté. Il soutient également la mise sur pied du Canadian Artists’ Representation/Le Front des artistes canadiens (CARFAC) qui vise à assurer une rémunération équitable aux artistes.



En mouvement

Greg Curnoe, Autoportrait avec Galen sur un CCM 1951, 1971, acrylique sur contreplaqué, 731 x 666 cm, President’s Art Collection, Université de Regina (disparu de la collection en 1983).

Au printemps 1971, Greg Curnoe remonte le vélo CCM de son adolescence et ce réassemblage coïncide avec la reconstruction de son œuvre. Ce simple moyen de transport devient pour l’artiste une façon d’exprimer son amour de la vitesse, de la compétition et de la camaraderie. Il achète des vélos de course et se joint à l’équipe des London Centennial Wheelers, avec laquelle il participe régulièrement à des compétitions. Il remporte des trophées, conçoit des écussons, des casquettes et des maillots, et il préside même le club. Sans surprise, la bicyclette devient le sujet de nombreuses œuvres au cours des quinze années suivantes. Première d’une quinzaine de représentations de vélos en taille réelle, le découpage Self-Portrait with Galen on 1951 CCM (Autoportrait avec Galen sur un CCM 1951), 1971, est la seule œuvre qui inclut son autoportrait en compagnie de son fils benjamin. Elle illustre clairement les rapports étroits entre le quotidien de Curnoe et son art.

          En plus de sillonner la région de London à vélo, Curnoe parcourt le pays à titre de membre de jurys pour le Conseil des arts du Canada ou pour de courts mandats d’enseignement dans différents établissements. Il décroche une bourse qui lui permet de se rendre sur l’île de Baffin. En 1971, Curnoe a déjà traversé le pays d’est en ouest, et de l’extrême sud jusqu’au Cercle Arctique, en visitant le plus grand nombre possible d’îles car, selon lui, celles-ci sont les bastions des cultures locales.

          Curnoe passe une année à l’Université de l’Ouest de l’Ontario (aujourd’hui l’Université Western) en 1975-1976. À titre d’artiste résident, il prononce des conférences, fait des visites d’ateliers où il commente les travaux des étudiants et se mêle à la communauté universitaire. Au cours de ce séjour, il réalise environ trois cents dessins d’après modèles vivants, ce qui ravive son intérêt pour la figure humaine et lui inspire sa série en hommage à Van Dongen. Il voyage aussi en Europe pour participer à des expositions comme la 37e Biennale de Venise, une grande manifestation d’art contemporain d’envergure internationale où sont exposées huit de ses œuvres « fenêtres », dont View of Victoria Hospital, Second Series, February 10, 1969-March 10, 1971 (Vue de l’hôpital Victoria, deuxième série, 10 février 1969-10 mars 1971). Curnoe relate tous ses voyages dans son journal et ses carnets de croquis.


Greg Curnoe en train de peindre Doc Morton, 1975, dans son atelier à l’Université de Western Ontario, London, automne 1975, photographie de Dan Miller. La London Regional Art Gallery, devenue Museum London, achète Doc Morton en 1976.

Après la Biennale, Pierre Théberge entreprend la préparation d’une rétrospective Curnoe pour la Galerie nationale à Ottawa. Cette époque est marquée par la mort de plusieurs proches de l’artiste : son compagnon de vélo et critique de cinéma Martin Walsh (1947-1977), le photographe Michel Lambeth (1923-1977), l’artiste Jack Chambers (1931-1978) ainsi que l’auteur et artiste Selwyn Dewdney (1909-1979). Profondément touché, Curnoe peint des œuvres textuelles nécrologiques pour chacun d’eux. La décennie qui avait commencé avec un nouvel intérêt pour le cyclisme prend fin avec la tâche ardue de porter un regard sur sa carrière pour les besoins de la rétrospective et, peut-être, de réfléchir à sa propre mortalité.


Greg Curnoe, Pour Jack #2, 22 juillet - 20 septembre 1978, aquarelle et crayon sur papier vélin, 102,6 x 138,4 cm, Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto.Greg Curnoe, Pour Selwyn #2, 20-26 novembre 1979, aquarelle et crayon sur papier vélin, 84,5 x 114 cm, Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto.


Le blues de la rétrospective

À l’époque de l’inauguration de l’exposition itinérante Greg Curnoe : Rétrospective/Retrospective en 1981 au Musée des beaux-arts de Montréal (dont Pierre Théberge est devenu conservateur en chef), Curnoe jouit d’une renommée nationale. Les critiques sont mitigées, bon nombre sont carrément négatives et John Bentley Mays du Globe and Mail est même virulent : « L’œuvre lui-même, le corpus réel qui reste à la fin d’une dure journée passée à faire de la propagande, n’est ni assez percutant ni assez important pour tirer cette rétrospective du bourbier d’un anti-américanisme primaire, d’attaques personnelles interminables à l’endroit de ses critiques […] et d’un sentimentalisme régionaliste où il s’est enraciné et d’où il témoigne, pour le meilleur ou pour le pire, depuis plus de deux décennies10. »


Vue de l’installation de l’exposition Greg Curnoe : Rétrospective/Retrospective, 1981, Musée des beaux-arts de Montréal, photographie de Greg Curnoe.

Démoralisé après cette rétrospective, Curnoe ne parvient plus à peindre. Puis, à Vancouver en 1982, il est pris de court par les critiques de l’historien de l’art Serge Guilbaut qui l’accuse publiquement de déshumaniser sa femme dans ses nus la représentant. L’artiste admet difficilement que ses intérêts ne sont plus à la mode. La politique des genres, de la race et du sida supplante désormais le nationalisme culturel. La peinture est remplacée par l’installation, la photographie et la vidéo. Curnoe se rabat sur des portraits grandeur nature de lui-même, de son épouse, de ses enfants et même du chien de la famille.

GAUCHE : Greg Curnoe, Owen, 21 juin 1983 - 15 février 1984, aquarelle et crayon sur papier, 183 x 108,5 cm, Museum London. CENTRE : Greg Curnoe, Zoe, 6 décembre 1984 - 12 mai 1986, pastel et crayon sur papier, 194 x 90 cm, Museum London. DROITE : Greg Curnoe, Galen, 12 février - 26 novembre 1984, aquarelle et crayon sur papier, 201 x 110 cm, Museum London.

Malgré tout, il entreprend en 1986 de nouvelles œuvres textuelles, qui seront année suivante lors d’une exposition au centre d’artistes autogéré YYZ à Toronto. Curnoe s’interroge manifestement sur son approche : « Et si je ne suis pas conscient de l’aspect de ma vie qui intéresse les autres? »

          Sa nouvelle production semble plaire et la décennie 1980 se termine avec des critiques positives sur son exposition Rubber Stamped Books and Works 1961–1989 chez Art Metropole, un centre d’artiste autogéré de Toronto. Une jeune génération découvre le travail de Curnoe tandis que la publication de Livre bleu 8 (Blue Book 8), un autoportrait nihiliste, permet une diffusion plus large de ses œuvres sur l’alphabet.


GAUCHE : Greg Curnoe, Doute, 23 mars 1987, gouache, aquarelle, encre à tampon et pastel sur papier vélin, 117,8 x 190,5 cm, Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto. Le Musée des beaux-arts de l’Ontario lui attribue le titre de Et si le quotidien était ennuyeux au Canada?, mais Curnoe l’intitule Doubtful Insight sur ses diapositives personnelles. DROITE : Photo d’exposition d’œuvres, de livres et d’imprimés réalisés de 1961 à 1989, Art Metropole, Toronto, détail d’une photographie de Greg Curnoe, 1989.


Papiers et propriété

En 1980, un différend au sujet de l’emplacement des limites de sa propriété du 38, rue Weston incite Greg Curnoe à étudier l’histoire de son terrain.

Greg Curnoe, Actes notariés #2, 5-7 janvier 1991, encre à tampon, crayon, crayon bleu et gouache sur papier, 108 x 168,9 cm, collection particulière.

          Dix ans plus tard, Curnoe se mets à plonger le plus loin possible dans les archives. Il se demande si des Autochtones ont vécu sur le lot qui lui appartient, mais constatant que les historiens locaux ignorent tout des cultures avant la colonisation, il entreprend lui-même des recherches. Il travaille avec fébrilité, comme il en a l’habitude lorsqu’il est possédé par une idée, et retrace soigneusement l’histoire du terrain et de son quartier jusqu’à 8600 av. Jésus-Christ grâce aux archives publiques, à des récits et à des entrevues. À partir de ces recherches, il crée la série Deeds (Actes notariés) comprenant cinq grandes œuvres. Il organise l’information qu’il amasse sur un ordinateur personnel en vue de rédiger un livre sur ses découvertes.

          Tout prend fin brusquement le samedi 14 novembre 1992. Lors d’une sortie habituelle avec le club des London Centennial Wheelers, sur son vélo préféré (un Mariposa jaune), Curnoe meurt après avoir été heurté de l’arrière par une camionnette. La nouvelle se propage à London et au pays tout entier comme une traînée de poudre.

          Plusieurs jours après mort, de nombreuses personnes actives dans le milieu artistique sont ébahies de recevoir un carton d’invitation au message émouvant : « Je suis UOY : Greg Curnoe, autoportraits 11». Sheila Curnoe décide que l’exposition prévue à la Wynick/Tuck Gallery de Toronto doit avoir lieu comme convenu, une semaine jour pour jour après son décès. Il ne manque que l’artiste, présent uniquement dans ses autoportraits récents.


Greg Curnoe, Autoportrait #14, 1992, aquarelle, crayon et encre à tampon sur papier, 61 x 46 cm, collection privée. Curnoe peint son autoportrait en regardant sa réflexion dans un miroir, comme l’indiquent les lettres inversées sur son T-shirt, à l’exception du « N » à l’extrême droite.