Yousuf Karsh (1908-2002) est reconnu comme l’un des grands photographes du vingtième siècle. Arrivé au Canada en 1924 en tant que réfugié arménien, Karsh s’installe finalement à Ottawa. Pendant plus de soixante ans, il perfectionne l’art du portrait et crée une chronique inédite de son temps à travers des images de figures emblématiques. Pour concilier succès artistique et commercial, Karsh maîtrise à la fois les codes techniques de la photographie, les codes esthétiques de la peinture et de la photographie artistique, ainsi que les codes sociaux lui permettant d’accéder aux cercles les plus influents. Célébrité à part entière, il affiche une personnalité publique élégante et charismatique, qui captive son public avec des histoires fascinantes racontées en mots et en images. Karsh cherche à saisir, selon ses propres termes, « l’insaisissable moment de vérité », révélant la nature profonde de ses sujets telle qu’elle se reflète dans leurs yeux, leurs mains et leurs expressions.
L’arrivée d’un réfugié


L’aîné d’une famille arménienne de la classe moyenne, Yousuf (né Hovsep) Karsh est né le 23 décembre 1908, à Mardin, dans l’actuelle Turquie. Descendant d’une civilisation ancienne, le peuple arménien occidental vivait sous la domination de l’Empire ottoman au début du vingtième siècle. La mère de Karsh, Bahiyah Nakash, est la fille d’un graveur et fait ses études à l’école protestante American Mission School. Son père, Abel al-Massih Karsh, est un tisserand prospère et importateur de produits artisanaux spécialisés, tels que des épices, de l’indigo, de la soie et des textiles achetés sur les marchés du golfe Persique. Karsh et sa fratrie sont élevés dans la langue arabe et confirmés dans la foi catholique romaine.
En 1915, alors que Karsh est âgé de sept ans, sa famille est victime de ce que l’on appelle aujourd’hui le génocide arménien. Cette population majoritairement chrétienne est alors systématiquement ciblée par le gouvernement ottoman : famines organisées, persécutions, déportations forcées et massacres entraînent la mort de plus d’un million de personnes. Enfant, Karsh endure la faim, le déplacement et est témoin de violences, notamment contre des membres de sa propre famille. L’héritage culturel diversifié de son père et sa maîtrise de l’arabe jouent un rôle essentiel dans leur survie. En 1922, les autorités leur permettent de fuir en caravane vers la Syrie. La famille s’installe à Alep, tentant de reconstruire sa vie en tant que personnes réfugiées déplacées.

En 1924, dans l’espoir de lui assurer un avenir plus sûr, les parents de Karsh prennent la décision d’envoyer leur fils, alors âgé de quinze ans, à Sherbrooke, au Québec, chez le frère de sa mère, Aziz George Nakash (1892-1976), photographe portraitiste. Karsh est autorisé à entrer au pays dans le cadre d’une initiative humanitaire visant à réunir des personnes arméniennes déplacées avec les membres de leur famille déjà au Canada.


Karsh quitte Beyrouth, au Liban, et traverse l’Atlantique à bord du SS Versailles. Avec humour, il déclarera par la suite qu’il n’emportait avec lui « que ses bonnes manières ». Quatre semaines plus tard, il arrive à Halifax, en Nouvelle-Écosse, accostant alors qu’une tempête de neige fait rage la veille du Nouvel An. S’il parle couramment l’arménien et l’arabe, il ne connaît que très peu le français et pas du tout l’anglais lorsqu’il se présente devant les agents d’immigration canadiens. Karsh n’a encore jamais rencontré son oncle, un célibataire de trente-deux ans, venu l’accueillir pour l’accompagner à Sherbrooke. Quittant Halifax au début de l’année 1925, ils voyagent ensemble en train, parcourant près de mille kilomètres dans des conditions hivernales difficiles.
À son arrivée à Sherbrooke, Karsh s’inscrit à l’école secondaire anglophone locale et anglicise son prénom en « Joe ». Malgré la difficulté à apprendre l’anglais, sa quatrième langue après l’arménien, l’arabe et le français, il se lie d’amitié avec plusieurs camarades, notamment les filles du maire, que son oncle avait déjà photographiées. Ce sont elles qui initient Karsh aux loisirs canadiens comme le patin à glace.
« Mon université »

À la fin de son premier semestre à Sherbrooke, Karsh commence à travailler dans le studio de portrait de son oncle Nakash. Il apprend à se servir d’un appareil photo grand format sur trépied, à développer des photographies exposées sur des négatifs sur plaque de verre et à les imprimer dans la chambre noire. Il se lance également dans la prise de ses propres clichés en utilisant le premier appareil photo portatif : le Brownie de Kodak. Comme Karsh le racontera plus tard : « J’ai commencé à parcourir la campagne autour de Sherbrooke toutes les fins de semaine, puis à développer moi-même les photos que je prenais. C’était une excellente expérience, et l’oncle Nakash était un critique précieux et patient. »
La plus ancienne œuvre de Karsh connue à ce jour est un paysage pittoresque représentant des enfants jouant au bord d’une rivière. Le flou artistique de la mise au point et la qualité atmosphérique de cette douce scène se rapportent au style de photographie d’art apprécié à l’époque, le pictorialisme, qui puise dans les genres classiques et l’expression picturale des beaux-arts. Karsh offre cette image à un camarade de classe qui, à son insu, la soumet à un concours de photographie parrainé par la société T. Eaton. La photo remporte le premier prix et, son auteur, une somme considérable de cinquante dollars. Karsh confiera : « [J’ai] donné dix dollars à mon ami, et [j’ai] envoyé le reste avec joie à mes parents à Alep, le premier argent que je pouvais leur envoyer du Canada. »

Encouragé sur le plan artistique et fort d’une expérience technique solide, Karsh décide de se consacrer pleinement à sa passion pour la photographie jusqu’à en faire une profession artistique. En 1928, son oncle Nakash organise son départ pour Boston, au Massachusetts, afin qu’il poursuive sa formation auprès de John H. Garo (1870-1939), un portraitiste de renom également issu de la diaspora arménienne. Âgé de vingt ans, Karsh devient ainsi l’assistant de ce photographe établi, qui dirige un studio de portraits raffiné le jour et anime, le soir, un salon fréquenté par les grandes figures du milieu culturel.


Garo a quitté l’Arménie à un très jeune âge et s’est établi à Worcester, Massachusetts, en 1885, avant de devenir photographe professionnel. Largement connu pour ses portraits de studio et ses photographies d’art, Garo est également peintre et participe activement aux réseaux pictorialistes de la région de Boston. Il connaît les circuits d’exposition des salons tant comme artiste que comme membre du jury, et étudie de près d’autres photographes, notamment les travaux des membres du mouvement Photo-Secession, publiés dans Camera Work, la revue de photographie d’art.
Sous la direction de Garo, Karsh perfectionne sa maîtrise de la caméra, suit des cours au Museum of Fine Arts, Boston et étudie de grands chefs-d’œuvre du portrait lors de ses visites dans les musées et les grandes bibliothèques de la ville. Karsh a également l’occasion d’observer de nombreux portraits peints par les grands maîtres classiques, ce qui jette les bases de ses choix esthétiques caractéristiques : un portrait psychologique pénétrant, interprété dans un format en demi-longueur, avec un placement proéminent des mains du modèle, qui se trouve environné d’objets symbolisant son statut, sa profession ou son talent.
En plus de son étude soutenue de la peinture et de sa pratique soignée du mélange des produits chimiques dans la chambre noire, Karsh acquiert une compétence essentielle pendant son apprentissage auprès de Garo : savoir photographier des personnes en vue et interagir avec elles dans un cadre social. Il observe comment Garo accueille les sujets dans son studio, les met à l’aise et les guide pendant les séances de pose. Karsh est également chargé de veiller au bon déroulement des soirées animées du salon, où il officie comme barman. Cet environnement social a considérablement influencé l’orientation du travail de Karsh, en favorisant son aisance avec les personnalités célèbres et en nourrissant sa confiance en ses capacités pour les diriger.

Garo ouvre à Karsh le monde de l’art en plus de lui enseigner des procédés photographiques avancés. Karsh déclarera plus tard : « Garo m’a enseigné quelque chose de plus important que la seule technique – il m’a appris à voir et à me souvenir de ce que je voyais. Il m’a également préparé à penser par moi-même et à développer mes propres interprétations. » Le mentorat de Garo prend fin en 1931, lorsque Karsh voit ses permis de travail temporaires expirer et se trouve contraint de rentrer au Canada. Ce qui devait être un apprentissage de six mois a duré trois ans : « Le salon de Garo était mon université, une noble institution où il m’a été permis d’étudier. »
La maîtrise de l’ombre et de la lumière


Après trois ans d’apprentissage auprès de John H. Garo à Boston et un bref retour au studio de son oncle Nakash à Sherbrooke, Karsh jette son dévolu sur Ottawa pour exercer son métier de portraitiste. En tant que siège du gouvernement, Ottawa promet un flux régulier d’une clientèle issue des milieux diplomatiques, sociaux et culturels. Au début, Karsh travaille pour John Powis, photographe portraitiste local bien établi. En 1933, malgré le contexte économique difficile de la Grande Dépression, Karsh reprend le bail de Powis sur la rue Sparks pour lancer son propre studio, élégant, mais encore à ses balbutiements.
Moins de dix ans après son arrivée au Canada en tant que jeune réfugié fuyant le génocide arménien, Karsh avait déjà assimilé les codes picturaux, techniques et sociaux qui allaient faire de lui un maître du portrait. Plusieurs éléments clés contribuent à son succès au cours de ces premières années : en premier lieu, son exposition aux techniques d’éclairage dramatique et sa nouvelle compréhension du rôle du photographe en tant que metteur en scène, grâce à son travail avec la communauté de théâtre amateur d’Ottawa.
Plutôt que de travailler avec la lumière naturelle et des négatifs sur verre de grand format, comme le faisait Garo, Karsh adopte une approche plus moderne : il utilise des négatifs sur film nitrate et recourt à l’éclairage artificiel prisé par la photographie de mode et de cinéma, comme les portraits publiés dans le magazine Vanity Fair. En 1933, Karsh — qui a peut-être été initié à l’éclairage artificiel de studio par son oncle Nakash ou John Powis — commence à travailler bénévolement en photographiant les productions du Ottawa Little Theatre. Cette incursion dans le monde du théâtre est à la fois stratégique et importante, car elle lui permet d’étudier les éclairages artificiels dramatiques et les compositions complexes des mises en scène.


Contrairement aux douces modulations de l’ombre et de la lumière propre à la tradition pictorialiste qu’embrasse Garo, les photographies de Karsh des années 1930 empruntent la voie de la théâtralité, avec des définitions plus nettes et des contrastes accentués. À l’époque, Karsh se lie d’amitié avec l’écrivaine, journaliste et activiste Madge Macbeth, également dramaturge fondatrice et actrice. Dans un portrait de 1936, Karsh démontre sa maîtrise des ombres et lumières théâtrales en faisant poser Macbeth telle une silhouette enveloppée dans le motif filigrané d’une ferronnerie éclairée par-derrière. Cette œuvre exemplifie les premières commandes de Karsh et son approche caractéristique de la représentation des femmes matures en tant qu’agentes de changement.
Au cours de sa première saison passée à photographier les productions du Ottawa Little Theatre, Karsh noue des liens amicaux avec l’une des actrices principales, Solange Gauthier. « Le Little Theatre m’a apporté quelque chose de plus important que ma découverte de l’éclairage incandescent », se souviendra plus tard Karsh à propos de sa rencontre avec Solange. « Le premier soir, on m’a conduit dans la loge de l’actrice principale, la fougueuse et indépendante Solange Gauthier… De notre mariage quelques années plus tard jusqu’à sa mort en 1961, elle a été une source d’encouragement, de compréhension et d’inspiration. »

Solange quitte son poste de secrétaire d’un député québécois pour devenir directrice du studio de Karsh en 1936, puis son épouse en 1939. Née en France en 1900, Solange a immigré au Canada avec sa mère. De huit ans l’aînée de Karsh et auparavant mariée, Solange est une femme sociable à l’esprit libre, dotée d’un vaste réseau relationnel et d’une grande créativité. Pour Karsh, elle est une muse influente, doublée d’une gestionnaire avisée, qui chapeaute toutes les facettes de la promotion et des publications en plus d’assurer le bon fonctionnement du studio de Karsh. Même si elle a affirmé que son travail consiste à s’assurer que les factures sont payées et que l’argent rentre, elle en fait plus, met à profit son charme social notoire, rédige des textes relatant les séances de portraits importantes de Karsh et s’occupe de la promotion et de la publicité. Elle est également un contrepoids inestimable au perfectionnisme parfois anxieux de Karsh.

En tant que personne immigrante et membre d’une minorité visible parlant l’anglais avec un fort accent, Karsh trouve, grâce à son travail auprès de l’Ottawa Little Theatre, un milieu créatif accueillant et socialement ouvert qui lui permet de tisser des liens précieux. Sa relation avec l’un des principaux acteurs de la compagnie, le jeune vicomte Duncannon, Frederick Ponsonby, l’amène à rencontrer les parents de ce dernier, le gouverneur général du Canada Vere Ponsonby, comte de Bessborough, et son épouse, Roberte Ponsonby, comtesse de Bessborough. Lord et lady Bessborouh sont les fondateurs et les mécènes honoraires du Dominion Drama Festival, un concours annuel printanier réunissantdes compagnies théâtrales régionales de partout au Canada. La personnalité charismatique de Karsh et ses manières impeccables contribuent rapidement à sa nomination comme photographe attitré des productions du festival, ainsi qu’à la réalisation du portrait officiel du couple vice-royal.
Un monde qui s’ouvre

Dans les liens qu’il entretient avec le milieu créatif du théâtre d’Ottawa, Karsh trouve bien plus que la maîtrise de l’éclairage dramatique ou la rencontre d’une partenaire de vie parmi les artistes. Ce milieu lui ouvre également des voies importantes pour faire connaître son travail à l’échelle nationale. Au début de l’année 1933, tandis que Karsh photographie les productions du Dominion Drama Festival, il rencontre Adele M. Gianelli, responsable de la rubrique société du magazine hebdomadaire illustré canadien Saturday Night. Fondé à Toronto en 1897, Saturday Night est devenu, sous la direction de son rédacteur en chef B. K. Sandwell, un journal de référence dans les domaines de la politique, de la littérature et des arts, mettant en valeur une perspective culturelle proprement canadienne. Gianelli plaide en faveur de la publication du travail de Karsh dans le magazine, obtenant l’appui de Sandwell.
Pour Karsh, Saturday Night représente une tribune idéale, tant sur le plan artistique que professionnel. Le grand format luxueux du magazine, imprimé sur papier couché, offrait une vitrine nationale à son travail et contribue à accroître les commandes de portraits à son studio. À partir de ce moment, Karsh collabore étroitement avec Sandwell pour coordonner la publication de ses meilleures œuvres.
Au milieu des années 1930, Karsh s’impose rapidement comme le photographe incontournable à Ottawa, se tissant un important réseau au sein de la communauté artistique de la ville. Grâce à sa persévérance et à un sens aigu de la promotion, il décroche de plus en plus de commandes pour divers projets, des photos de passeports aux portraits professionnels jusqu’aux portraits commémoratifs lors d’événements spéciaux, notamment les moments clés du calendrier social de l’élite ottavienne.
Le studio de Karsh, qu’il avait repris après le départ à la retraite de John Powis en 1933, est situé au dernier étage du 130, rue Sparks — un édifice de style Art déco, élégant et bénéficiant d’une lumière naturelle abondante, plus tard nommé la Hardy Arcade. Installé sur l’une des artères les plus fréquentées d’Ottawa, à un jet de pierre de la Colline du Parlement, l’atelier bénéficie d’un emplacement stratégique. Le travail Karsh attire une clientèle prestigieuse, dont le premier ministre William Lyon Mackenzie King, que Karsh photographie à plusieurs reprises, tant à son bureau qu’à son domicile. King charge en outre Karsh de la réalisation des portraits de dignitaires en visite, afin de documenter l’histoire du Canada sur la scène internationale.


En août 1936, King fait en sorte que Karsh immortalise la visite de Franklin Delano Roosevelt, premier président des États-Unis à se rendre au Canada, et de son fils, James Roosevelt. Karsh racontera plus tard qu’un heureux mélange d’habileté et de chance lui a permis d’obtenir le portrait qu’il souhaitait lors d’une conférence de presse bondée : « Plus tard dans l’après-midi, le président Roosevelt est apparu avec son fils James, lord Tweedsmuir et le premier ministre canadien. Ils ont accepté d’être photographiés et ont pris une pose très raide et, à ce qui me semblait, très militaire. J’ai fait semblant de prendre la photo et les ai remerciés, sur quoi ils se sont détendus et lord Tweedsmuir a commencé à raconter l’une de ses célèbres histoires écossaises. Pendant qu’ils écoutaient, visiblement à l’aise, j’ai pris la photo. »


Outre les portraits commandés à des fins officielles et historiques, Karsh attire des mécènes d’importance, notamment des membres du Parlement et des ambassades ainsi que des artistes en tournée. Dans le lot figurent Myra Armour, l’épouse du diplomate des États-Unis Norman Armour, ainsi que Paul Robeson, un acteur et baryton-basse de renom. Après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en 1939, ses portraits de personnalités politiques, mondaines et artistiques continuent de paraître régulièrement dans les pages du Saturday Night, s’enrichissant d’une galerie croissante de fonctionnaires en poste pendant l’effort de guerre, accompagnée de textes décrivant leurs rôles dans les opérations militaires. Sandwell joue également un rôle déterminant dans l’organisation de la première exposition solo de Karsh, présentée au grand magasin Simpson à Toronto, en juin 1938.
Karsh a également cultivé les occasions d’exposer ses clichés dans le prestigieux circuit des salons de photographie d’art. Il est bien conscient de la participation active de son mentor, Garo, dans ce mouvement, qu’il considérait comme un moyen d’assoir sa crédibilité en tant qu’artiste photographe. Distinct du monde de la photographie commerciale, le réseau des salons réunit des personnes engagées dans la pratique de la photographie artistique, qui se distinguent par leur talent, qui présentent leurs œuvres, les exposent et les critiquent, lors de réunions, de conférences et de salons compétitifs. Pour Karsh, cette participation est particulièrement significative : les œuvres présentées dans ces salons mettent en valeur une vision artistique du monde moderne, issu de l’ère des machines, où les images nettes sont préférées au flou romantique.

L’étude assidue que Karsh fait des grands noms de la photographie, tels qu’Edward Steichen (1879-1973), de même que sa familiarisation avec les mouvements artistiques contemporains imprègnent sa création destinée au salon. Certaines de ces propositions sont associées à sa pratique du portrait, et mettent l’accent sur des contrastes très définis, comme en témoigne le portrait de 1938 du photographe Johan Helders (1888-1956), capté en train d’examiner un tirage à la lumière naturelle. D’autres œuvres, plus expérimentales, reflètent la sensibilité et l’intérêt de Karsh pour les courants surréalistes et l’impression combinée. Elixir, 1938, présente ainsi des études de nu de Solange qui semble enfermée dans une bouteille. Bien qu’il dispose de peu de temps en dehors de ses séances de portraits commandées, Karsh soumet plusieurs photographies artistiques aux concours de salons nationaux et internationaux, ce qui lui vaut d’être nommé associé de la Royal Photographic Society en 1938.
Le 30 décembre 1941, Karsh compose un portrait qui le propulse vers une renommée internationale. King demande à Karsh de photographier le premier ministre britannique Winston Churchill dans la Chambre du président de la Chambre des communes, quelques instants après le discours historique qu’il a prononcé en temps de guerre devant les membres du Sénat et de la Chambre des communes du Canada. Pendant qu’il prépare son imposant appareil et ses éclairages, Karsh demande à Churchill de retirer le cigare qu’il tient entre les lèvres. Celui-ci refuse. Karsh s’en empare alors brusquement et déclenche aussitôt, saisissant l’expression indignée et combative du premier ministre — une image devenue emblématique.


Karsh déclarera plus tard : « L’accueil réservé par le monde entier à cette photographie — dont on disait qu’elle incarnait l’esprit indomptable du peuple britannique — a changé le cours de ma vie . » Le portrait marquant est immédiatement publié à grande échelle : il en vient à incarner le visage de l’effort de guerre des Alliés durant la Seconde Guerre mondiale et devient, presque du jour au lendemain, l’une des œuvres de Karsh les plus reproduites.
Le chroniqueur de son temps

Émanant de la publication du portrait de Churchill en 1941, la célébrité soudaine de Karsh lance sa formidable carrière, qui s’étend sur les cinquante années suivantes. Le photographe en vient à concevoir son travail comme un portrait collectif évolutif de son époque. De 1942 jusqu’à la fermeture de son studio en 1992, Karsh photographie des personnalités phares du vingtième siècle, en particulier des chefs d’État, des membres de la famille royale, des vedettes de cinéma, figures marquantes de la littérature, des arts et des sciences.
Le nom du photographe en vient même à devenir un verbe lorsque le maréchal Bernard Law Montgomery (commandant des forces terrestres alliées lors du débarquement du jour J en Europe de l’Ouest occupée par l’Allemagne) fait remarquer, après sa séance de portrait en 1946, qu’il avait été « Karshé ». L’expression de Montgomery laisse entendre qu’être photographié par Karsh revient à entrer dans un panthéon de personnalités importantes, immortalisées par le style distinctif du photographe — à la fois élégant et valorisant.
Karsh envisage son travail comme un portrait collectif et une chronique historique de son époque. L’idée de constituer un registre visuel durable rassemblant des personnages phares a été popularisée par le photographe français du dix-neuvième siècle, Gaspard-Félix Tournachon (1820-1910), connu sous le nom de Nadar, qui constitue une galerie contemporaine présentant des personnalités de premier plan comme un portrait de son temps. Le conservateur David Travis cite d’autres exemples tels que The Gallery of Illustrious Americans (1850) de Mathew Brady (v.1823-1896) et Men of Mark (1913) d’Alvin Langdon Coburn (1882-1966). Si le concept de Karsh d’assembler un portrait collectif à travers la photographie n’est pas unique, la diffusion massive de ses images — dans des livres, des magazines et des expositions — au cours des cinquante années qui allaient suivre est incomparable.
Ce qui distingue l’approche de Karsh et sert de modèle à son travail ultérieur, c’est la connexion entre le charme exercé par le portrait et la narration de la séance de pose par le photographe lui-même. En associant le portrait de Winston Churchill à l’anecdote de Karsh qui lui enlève son cigare, l’image et le texte travaillent de pair pour amplifier le sentiment de proximité du public avec la grandeur. Karsh devient lui-même une célébrité grâce à la publication de somptueuses galeries de portraits de figures renommées, accompagnées de notes biographiques et de récits personnels captivants sur les séances de pose.
Le premier portfolio de Karsh, Faces of Destiny, paraît en 1946, peu après la Seconde Guerre mondiale. Il comprend soixante-treize portraits pleine page, chacun rehaussé d’un récit de Karsh détaillant la place et le rôle du modèle dans la vie contemporaine. L’édition inclut plusieurs portraits récents réalisés au cours des voyages du photographe à l’étranger. En 1943, à la demande du premier ministre King transmise à l’ambassade du Canada à Londres, et grâce à une avance fournie par B. K. Sandwell, rédacteur en chef du Saturday Night, Karsh obtient un passage en convoi pour traverser les eaux périlleuses de l’Atlantique. Comme il l’explique, « C’est à Londres que j’ai commencé à prendre l’habitude, que je conserve encore aujourd’hui, de “faire mes devoirs” et d’apprendre tout ce que je peux sur la personne que je m’apprête à photographier. »


Pendant son séjour de deux mois, avec l’aide du personnel de la Maison du Canada, Karsh planifie d’importantes séances de pose notamment avec des personnalités comme Lord Beaverbrook, William Maxwell Aitken (magnat de la presse canadien-britannique et commandant de la chaîne d’approvisionnement de la production d’avions en temps de guerre), des figures littéraires comme George Bernard Shaw et H. G. Wells, et des membres de la famille royale britannique. Le portfolio comprend également des portraits commandés à Karsh par le magazine LIFE en 1945, soit des photographies de la délégation politique participant à la Conférence des Nations unies sur l’organisation internationale à San Francisco.
Karsh voit son travail jouir d’une plus grande reconnaissance encore. En 1947, la Loi sur la citoyenneté canadienne entre en vigueur, établissant une identité distincte pour la population canadienne, qui n’est plus considérée comme une sous-catégorie de sujets britanniques. Lors d’une cérémonie spéciale présidée par la Cour suprême pour marquer l’entrée en vigueur de la nouvelle loi, Karsh est choisi pour représenter l’Ontario et, en reconnaissance de sa contribution à l’histoire du Canada, il reçoit son certificat officiel le désignant comme le citoyen n° 10.
En reportage


À la fin des années 1940, une fois sa réputation internationale solidement établie, Karsh se lance dans la poursuite de projets photographiques qui vont au-delà des commandes de portraits de studio. Tout au long de sa vaste carrière, Karsh accepte divers mandats commerciaux, qu’il s’agisse de photographier des modèles pour les fourrures Burkholder dans les années 1930 ou de réaliser des images publicitaires pour des produits de consommation, tels que les cigarettes, les voitures, les spiritueux, les montres et les appareils photo, ainsi que pour des organismes gouvernementaux.
En 1950, Karsh accepte l’invitation d’Atlas Steel, le plus grand producteur d’acier inoxydable du Commonwealth britannique, de créer une série d’images représentant des ouvriers sidérurgistes dans la fonderie de Welland, en Ontario. Il déclarera plus tard qu’un représentant d’Atlas Steel l’avait encouragé à accepter cette mission en lui suggérant qu’après avoir passé des années à glorifier les personnalités distinguées, il devrait désormais tourner son objectif vers « les humbles de la terre. » Karsh aborde ce projet comme une mise en scène cinématographique, parcourant les installations à la recherche des lieux les plus propices tout en et procédant à un véritable processus de distribution des rôles parmi les ouvriers qu’il observe. Le photographe capte en images diverses étapes de production telles que la coulée de l’acier, le laminage, le décapage à chaud et le bobinage, mettant en scène un ou deux sujets dans l’espace industriel monumental de l’usine. Lorsque les contraintes de sécurité l’empêchent d’y installer son matériel, il crée par la suite des négatifs composites afin d’obtenir la meilleure composition possible entre les figures au premier plan et les machines en arrière-plan.
Comme pour ses portraits de célébrités, Karsh cherche à valoriser les ouvriers et à rendre hommage à la dignité de leur travail. Il est récompensé pour son travail éditorial et commercial par le Art Directors Club de Chicago en 1950 et par le Art Directors Club de Montréal en 1955. Pour Karsh, le succès de la commande d’Atlas Steel lui ouvre les portes d’autres projets commerciaux et promotionnels.

En 1952, après le succès de son premier livre, Faces of Destiny, et sa commande pour Atlas Steel, Karsh est approché par le magazine Maclean’s pour créer une série de « portraits » emblématiques des grandes villes canadiennes, mettant en valeur les industries importantes et la modernisation urbaine. En 1953, l’entente est prolongée pour inclure six essais supplémentaires. Karsh travaille en étroite collaboration avec la rédaction de Maclean’s pour élaborer à l’avance des scénarios de prise de vue et organiser l’accès à des lieux et à des événements particuliers.


Le projet séduit Karsh, qui y voit l’occasion de photographier la vie au Canada telle qu’il la perçoit et de travailler avec un appareil photo plus petit et plus maniable, comme son Rolleiflex. Il est également conscient du succès grandissant de son jeune frère Malak Karsh (1915-2001) dans le genre en pleine évolution de la photographie documentaire. Parmi les exemples notables de ce nouveau genre, citons les reportages photographiques documentant la Grande Dépression américaine réalisés par Dorothea Lange (1895-1965), Walker Evans (1903-1975), Margaret Bourke-White (1904-1971) et d’autres, ainsi que les reportages photo produits par le prestigieux Service de la photographie de l’Office national du film du Canada.
Libéré du studio, Karsh profite du projet Canadian City (Villes canadiennes) du magazine Maclean’s pour explorer de nouvelles compositions et des effets de discordance d’échelles pour insuffler un sentiment de monumentalité dans la représentation du quotidien. Sur les quelque huit mille photographies réalisées pour ce projet, Maclean’s en publie environ trois cents sous forme d’essais illustrés entre le 15 novembre 1952 et le 15 février 1954.
La série Villes canadiennes permet à Karsh d’atteindre son but de maîtriser le format de l’essai photographique grâce à son talent de conteur visuel, qu’il exerce sur divers sujets documentaires tels que les scènes de rue, les traditions populaires, l’agriculture, l’extraction des ressources et la production manufacturière. Il manifeste un intérêt particulier pour l’architecture, attiré par le vocabulaire moderne des structures industrielles et la possibilité de se servir des formes construites pour manipuler l’échelle. Karsh dépeint également la population de plus en plus multiculturelle du Canada, photographiant notamment des ouvriers sikhs et des commerçants chinois en Colombie-Britannique, ainsi que des patients autochtones dans un hôpital d’Edmonton. Il témoigne en outre des disparités socioéconomiques régionales, immortalisant Saint John, au Nouveau-Brunswick, comme la relique déprimée d’une époque révolue de son histoire, l’âge d’or de la construction navale du dix-neuvième siècle, ou encore les conditions difficiles des communautés minières de Terre-Neuve.

Dans sa représentation du Canada moderne à travers sa population, ses environnements urbains, ses industries extractives et ses sites pittoresques, Karsh applique ses méthodes éprouvées de recherche en amont et de composition iconique pour créer un narratif économique triomphant. La série Villes canadiennes offre également à Karsh une forme de congé sabbatique, lui donnant le temps d’observer la vie en dehors de son studio et de constituer un témoignage visuel de ses propres expériences. Au fond, Karsh célèbre l’héroïsme du quotidien.
La recherche de grandeur
À la fin des années 1950, le nom de Yousuf Karsh est connu de tout le monde. Ses portraits emblématiques, publiés dans des magazines illustrés à grand tirage, sont vus par des millions de personnes. En 1959, ces œuvres sont rassemblées dans un volume intitulé Portraits of Greatness, un nouveau type de livre de photographie en format in-folio présentant des images imprimées de haute qualité accompagnées d’informations biographiques et de textes anecdotiques sur les pages en regard.
Le titre, Portraits of Greatness, souligne la grande envergure de ses sujets. Pour Karsh, la grandeur se définit par la bonté et le talent, et se distingue du portrait de célébrité tel qu’il est véhiculé dans les tabloïds ou les magazines de vedettes de cinéma. En tant que portraitiste, il cherche à saisir la nature énigmatique des grandes figures de son temps. Au fil des ans, Karsh recevra de nombreuses demandes de la part de photographes en herbe désireux d’apprendre comment reproduire son style. Fait remarquable, Karsh dévoile les spécifications exactes de son équipement et de sa chambre noire à la fin de l’ouvrage. Par cet acte manifestement généreux, Karsh affirme sa conviction que le portrait est le témoignage d’un événement, d’un moment social dans lequel il fait émerger une vérité insaisissable.


Dans l’introduction du livre, Karsh écrit : « Voici, dans ces pages, quelques portraits d’êtres doués, le fruit d’une longue recherche. J’espère qu’ils permettront aux gens qui les regardent de se sentir un peu plus proches de mes sujets. » Portraits of Greatness, ainsi que l’exposition itinérante très populaire qui a suivi, aspirent à élever l’humanité grâce à la diffusion des images de ses membres exemplaires. Le format même de l’ouvrage, lourd sur les genoux de la personne qui le lit, instaure un lien physique entre le corps de cette dernière et l’espace du portrait. Cette proximité entre la réalité du lectorat et le sujet représenté se trouve renforcé par la taille monumentale de la figure au sein de la composition.

La grande diversité des sujets photographiés par Karsh résulte d’une planification stratégique de séances de portrait, organisées aux quatre coins du monde, là où vivent et travaillent ses illustres sujets. Cette abondance d’images, accumulée sur trois décennies, a toutefois un prix : une fatigue chronique. Les exigences liées aux déplacements constants, la tension physique et psychologique des séances de pose, ainsi que le rythme soutenu de production en chambre noire pour répondre aux nombreuses commandes, sont considérables. Sans compter que Karsh est le visage public d’un vaste studio et une célébrité en soi, qui consacre du temps à la promotion de ses projets dans des magazines et des entrevues télévisées.
En coulisses, Solange Karsh se charge de la gestion du studio, organise les séances de pose et les déplacements, et sert de point de contact pour les musées et les galeries. Elle accompagne constamment Karsh dans ses déplacements, favorisant les interactions sociales avant les séances tout en prenant des notes qui allaient plus tard servir à rédiger des anecdotes destinées à la publication. L’équipe du studio d’Ottawa est composée d’un secrétaire-archiviste et d’un expert imprimeur, ainsi que d’assistants chargés d’emballer, de transporter et d’installer le matériel photographique encombrant. En dehors du studio, des agences de presse en Europe et en Amérique du Nord gèrent le flux de demandes pour de nouvelles séances et des tirages de qualité des portraits de Karsh.
À la fin de la production de Portrait of Greatness, les Karsh ont eu à affronter des problèmes de santé. Yousuf s’effondre à Washington, D.C., victime d’une crise cardiaque majeure, qui nécessite plusieurs semaines d’hospitalisation avant son retour à Ottawa. Pendant sa convalescence, Solange apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein en phase terminale. Ensemble, le couple se concentre alors sur une ultime collaboration, les mémoires de Karsh, In Search of Greatness: Reflections of Yousuf Karsh, dont Solange prépare le texte dans les derniers mois de sa vie. Publié en 1962, l’ouvrage, qui comprend un portrait de Karsh réalisé par le célèbre photographe de mode Irving Penn (1917-2009), évoque en détail la mort de Solange l’année précédente. Le texte, récit vivant de son parcours de la pauvreté au succès, de ses rencontres avec des personnalités phares et de ses réflexions, à la fois philosophiques et pratiques, sur l’art du portrait, demeure le récit de référence sur la vie et la carrière de Karsh jusqu’à sa mort en 2002.
Après la mort de Solange, le travail devient pour Karsh une forme de réconfort. En 1962, tandis qu’il photographie le Dr Walter Alvarez, médecin et chroniqueur médical de Chicago, il fait la connaissance d’Estrellita Nachbar, une brillante chercheuse et autrice scientifique qui travaille avec Alvarez. Comme le magazine Newsweek le fait plus tard remarquer : « quelque chose de plus que l’appareil photo a cliqué. » Plus tard dans l’année, après leur mariage, Estrellita devient une partenaire dévouée dans la gestion du studio. Elle s’occupe de projets d’envergure et travaille en étroite collaboration avec Karsh lors des séances de portrait, en aidant les modèles à se sentir à l’aise.


Leur partenariat coïncide avec un intérêt croissant des musées pour les expositions photographiques. Des conservateurs influents tels que Beaumont Newhall, Edward Steichen et Nathan Lyons aux États-Unis, puis James Borcoman à la Galerie nationale du Canada (aujourd’hui le Musée des beaux-arts du Canada), acquièrent et exposent des photographies par l’entremise de départements nouvellement créés et consacrés à la photographie comme forme d’art. Conscient de cette évolution, Karsh entrevoit une occasion unique de permettre au son public de découvrir ses tirages d’une grande finesse non seulement dans les livres et les magazines, mais également en personne.

De nouvelles perspectives
Après le succès de l’exposition itinérante de Portraits of Greatness (Portrait de la grandeur), Karsh est invité à agir à titre de conseiller photographique pour l’Expo 67, l’exposition universelle de Montréal, où des millions de personnes découvrent les tirages du photographe dans le cadre de l’exposition Yousuf Karsh: visages contemporains / Yousuf Karsh: men who make our world. Celle-ci est reprise dès le début de l’année 1968 au Musée des beaux-arts de Montréal, avant de faire le tour d’institutions aux États-Unis et en Europe. Karsh est ensuite nommé conseiller photographique pour l’Expo 70 à Osaka, au Japon, à l’issue de laquelle l’exposition a voyagé en Australie.
Dans le cadre de son rôle de conseiller photographique pour l’Expo 70, Karsh parcourt le Japon pour faire le portrait de figures japonaises éminentes issues du monde des affaires, des arts et du spectacle, ainsi que des figures lauréates du prix Nobel, considérées comme « des trésors nationaux ». Le concept japonais de légendes vivantes, reconnues comme des personnes d’exception, touche profondément Karsh et inspire son projet suivant, la publication d’un portfolio réunissant des personnalités canadiennes remarquables.


Somptueux beau livre, Karsh Canadians (1978), publié par les Presses de l’Université de Toronto, décline soixante-dix-neuf portraits en ordre alphabétique, chacun accompagné de ses commentaires habituels. Véritable lettre d’amour de Karsh à la nation qui l’a accueilli, ce portfolio est dédié « au peuple canadien et à mon oncle, George Nakash, qui m’a amené ici ». Dans l’introduction du livre, Karsh raconte son arrivée au Canada en 1924 en tant que réfugié et son parcours pour « devenir » un maître du portrait.
En plus des portraits des années 1940 et 1950, Karsh ajoute des personnages significatifs pour le Canada de son époque. Son portrait du premier ministre Pierre Elliott Trudeau, par exemple, montre le nouvel élu vêtu d’une veste en cuir plutôt que d’un costume officiel, annonçant par-là un mandat non conformiste. Karsh se souvient : « Le nouveau chef du gouvernement était très détendu, très naturel et, surtout, très franc… l’électorat le trouvait déjà convaincant et charismatique, mais pas encore controversé. »
À la fin des années 1970, alors que Karsh entre dans la soixantaine, son statut de grand maître de la photographie du vingtième siècle est solidement établi. Karsh saisit en images et apprécie la camaraderie des figures majeures de la photographie de son époque, notamment qu’Edward Steichen, Jacques Lartigue (1894-1986), Man Ray (1890-1976), Berenice Abbott (1898-1991) et Ansel Adams (1902-1984), ainsi que des artistes photographes comme Andy Warhol (1928-1987). Toutefois, la pratique du portrait photographique avait changé et s’était éloignée du style caractéristique de Karsh. Le portrait classique et mis en scène, incarnant des vérités sociales ou individuelles, a été remplacé par les interprétations subjectives, de l’ordre de ce que Nathan Lyons, conservateur au Museum of Modern Art, qualifiera de photographie de « paysage social ».


Pendant que Karsh poursuit sa pratique au fil des ans, de jeunes artistes s’intéressant au portrait étudient son style distinctif tout en interrogeant la pratique elle-même. Les photographes se positionnent désormais sur un continuum allant de la révélation à la dissimulation, et entre l’observation directe et la construction de fictions.
Les dernières années


À mesure que Karsh prend de l’âge, ses séances de pose de portrait et ses abondants voyages se font plus rares. En 1973, il déménage son studio du Hardy Arcade, au 130 rue Sparks, pour s’installer dans une suite de pièces au sixième étage du Château Laurier, le grand hôtel d’Ottawa situé en face de la Colline du Parlement. Comme le fait remarquer Kevin Holland, « cette entente offre au Studio Karsh une adresse prestigieuse et hautement accessible, tout en procurant à l’hôtel phare du Canadien National un locataire de marque. » Karsh était devenu une célébrité à part entière, figurant dans des émissions télévisées et des documentaires. Flâneur dans l’âme et figure locale populaire, il est un visage familier dans le quartier parlementaire d’Ottawa et dans le hall du Château Laurier où il se promène chaque jour.
Octogénaire, Karsh continue à satisfaire l’appétit du public pour les portraits officiels de personnalités et collabore à des expositions rétrospectives de son art organisées par de grandes institutions culturelles. En 1983, le International Center of Photography de New York consacre une rétrospective à la carrière de Karsh, présentant des portraits méconnus issus de ses mandats commerciaux, en plus de ses images emblématiques. Le Musée des beaux-arts du Canada lance une grande exposition, Karsh : L’art du portrait, en 1989, marquant l’inauguration de son nouveau bâtiment conçu par l’architecte canadien Moishe Safdie (né en 1938). Son portfolio American Legends, publié en 1992, comprend plusieurs œuvres inédites, dont un portrait en couleur de la soprano américaine Jessye Norman. Karsh poursuit également des projets éditoriaux rétrospectifs, notamment Karsh: A Sixty-Year Retrospective (1996), réédité plus tard dans une version revue sous le titre, Karsh: A Biography in Images (2003).
Au cours de sa vie, Karsh reçoit de nombreuses distinctions honorifiques, dont plusieurs doctorats honoris causa, la Médaille du Conseil des arts du Canada en 1969, son intronisation à l’Académie royale des arts du Canada en 1975, ainsi que le titre de Compagnon de l’Ordre du Canada en 1990. L’hommage le plus évocateur est peut-être sa mention dans The International Who’s Who 1998-1999, où il figure parmi les cent personnalités les plus influentes du vingtième siècle. Seul photographe et seul Canadien dans cette sélection prestigieuse, Karsh a photographié plus de la moitié des personnalités honorées dans ces pages.
En prévision de la fermeture de son studio, l’héritage de Karsh est transféré dès 1987 aux Archives nationales du Canada (aujourd’hui Bibliothèque et Archives Canada). L’acquisition comprend l’ensemble de la production créative de Karsh depuis la fondation de son studio, dont des négatifs, des tirages et des diapositives couleur, ainsi que ses documents administratifs, ses projets d’édition, ses œuvres d’art, sa correspondance personnelle, ses albums, ses prix et ses distinctions. L’équipement photographique de Karsh est quant à lui acquis par le Musée des sciences et de la technologie du Canada.

En 1992, le studio Karsh ferme définitivement ses portes, et Yousuf et Estrellita Karsh prennent leur retraite à Boston, dans le Massachusetts, retrouvant cette seconde demeure qui a tant contribué à façonner sa vie et son œuvre. Karsh décède le 13 juillet 2002, à l’âge de quatre-vingt-treize ans. Il est inhumé au cimetière Notre-Dame d’Ottawa.
Dans les années qui suivent le décès de son mari jusqu’à sa mort en 2025, Estrellita parraine plusieurs initiatives dans les hôpitaux et les musées au nom de son mari. En 2003, la ville d’Ottawa crée le Prix Karsh, un prix de photographie à la mémoire de Yousuf et Malak Karsh servant à récompenser des artistes de la région en mi-carrière pour l’ensemble de leur œuvre et leur contribution significative à la discipline de la photographie, ou autres arts de la lentille. Aujourd’hui, l’œuvre de Karsh continue d’être étudiée et exposée à l’échelle internationale. Elle compte sur le soutien du site web Karsh.org — dirigé par Jerry Fielder, ancien assistant de longue date, conservateur et directeur — qui constitue une source de référence à la fois rigoureuse et exhaustive sur Karsh.
La mémoire de Karsh continue d’être honorée, prolongeant sa renommée terrestre. En 2013, la Société royale d’astronomie du Canada donne les noms de Yousuf et de Malak Karsh à une petite planète, et en 2015, l’Union astronomique internationale baptise un cratère d’une largeur de 58 kilomètres sur la planète Mercure en l’honneur de Yousuf Karsh. Avec cohérence, le « portrait » du cratère Karsh présente un équilibre théâtral d’ombre et de lumière caractéristique de son style.


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