Andy Warhol 21 novembre 1979

Andy Warhol, 21 novembre 1979

Yousuf Karsh, Andy Warhol, 21 novembre 1979
Épreuve à la gélatine argentique, 59,4 × 49,3 cm
Musée des beaux-arts de Montréal

En 1979, Yousuf Karsh, portraitiste le plus célèbre de son époque, photographie Andy Warhol (1928-1987), l’artiste le plus notoirement controversé de la sienne. On pourrait croire leurs univers opposés, mais ils partagent davantage qu’il n’y paraît : tous deux sont des noms connus du grand public grâce à la large diffusion de leurs images, et tous deux sont des créateurs prolifiques, entourés d’une équipe chargée de les assister et de les représenter. La séance de portrait est commandée par Interview, le magazine fondé par Warhol en 1969, présenté comme « la boule de cristal du pop », et consacré aux entretiens entre célébrités.

 

Comme il le fait souvent lors de ses séances de portrait, Karsh prend plusieurs clichés, puis en sélectionne quelques-uns pour diffusion. L’un d’eux, en noir et blanc — au cadrage serré, à la netteté et aux ombres profondes caractéristiques de son style — montre Warhol tenant une brosse de peintre en bâtiment contre son visage. Par ce geste, Warhol incarne avec ironie la banalité supposée de son esthétique pop, tout en attirant l’attention sur les critiques formulées à l’égard de sa méthode artistique « industrielle », mise en œuvre dans un vaste atelier new-yorkais surnommé The Factory, où de nombreuses mains participent à la production.

 

Yousuf Karsh, Andy Warhol, 21 novembre 1979, Succession Yousuf Karsh.

Un portrait en couleur, pris lors de la même séance, montre Warhol posant comme pour une publicité, tenant un appareil photo contre son visage avec une révérence espiègle. Célèbre à son tour pour ses portraits photographiques de personnalités, Warhol — à l’inverse de Karsh — s’intéresse à des technologies automatiques issues des arts populaires, comme le Polaroid ou les photomatons, qu’il utilise comme point de départ pour ses sérigraphies.

 

Dans ses portraits, Karsh cherche à offrir une vision synthétique de son sujet — ici, Warhol en tant que figure subversive remettant en question les conventions artistiques. Le style classique et formel de Karsh contraste avec celui de son quasi-contemporain, le photographe de mode et d’art Richard Avedon (1923-2004), invitant le public à repenser ce que signifie véritablement un portrait. La photographie en gros plan qu’Avedon réalise du torse de Warhol, marqué de profondes cicatrices — traces de la tentative d’assassinat perpétrée par Valerie Solanas — est posée sur un fond blanc immaculé : l’absence de visage vivant comme preuve de vie confère à cette image une dimension clinique, troublante, évoquant les photographies post-mortem. Avedon en renforce encore la portée en l’imprimant à des dimensions monumentales, plus grandes que nature.

 

Si Karsh et Avedon reconnaissent tous deux la fonction probante de la photographie — celle de témoigner — ils adoptent des approches radicalement différentes pour représenter l’individu. Karsh immortalise des instants nés de l’échange entre photographe et sujet, représentant Warhol dans son rôle de provocateur qu’il assume avec feinte timidité. Ce faisant, Karsh codifie le personnage déjà iconique — et polémique — de Warhol. Avedon, lui, bouscule les conventions du portrait en remplaçant le visage célèbre de Warhol par la topographie de ses traumatismes et de sa survie.

 

Le moment choisi pour la séance de Karsh avec Warhol, à la fin des années 1970, est particulièrement significatif : il correspond à une période charnière où la pratique photographique connaît un tournant radical. Les artistes commencent alors à explorer des concepts postmodernes liés à la construction de soi, plutôt qu’à rechercher l’essence véritable d’un individu dans une seule image. Ce portrait marque aussi l’entrée de Karsh dans la dernière phase de sa carrière, ainsi que le déclin de la photographie réalisée sur pellicule, au moment où la photographie numérique émerge comme nouveau paradigme.

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