Anna Magnani 1er mai 1958

Anna Magnani, 1er mai 1958

Yousuf Karsh, Anna Magnani, 1er mai 1958
Épreuve à la gélatine argentique, 59,6 × 48,1 cm
Musée des beaux-arts de Montréal

À plusieurs reprises au cours de sa longue carrière, Karsh prend soin de photographier des femmes mûres avec respect et dignité — en tant que personnes talentueuses ayant pleine autonomie pour diriger leur vie. Dans son portrait de l’actrice italienne Anna Magnani, il crée un espace, à la fois psychique et compositionnel, permettant l’affirmation de son autorité en tant qu’interprète défiant les normes genrées de l’époque. Devant Karsh, en 1958, Magnani fixe l’objectif d’un regard direct, dans une posture frontale affirmée, cigarette à la main. Bien qu’elle soit une vedette de cinéma, elle ne porte ni vêtements féminins, ni ne dévoile son corps, ne sourit ou ne sollicite un quelconque regard admiratif.

 

Yousuf Karsh, Margaret Atwood, 5 novembre 1977, épreuve à la gélatine argentique, 23,8 × 17,4 cm (image), 27,4 × 17,4 cm (feuille), Fonds Yousuf Karsh, Bibliothèque et Archives Canada, Ottawa.

Magnani, figure emblématique du cinéma néoréaliste italien, est célèbre pour ses rôles de femmes du peuple au tempérament fougueux, confrontées aux réalités de la pauvreté, aux rapports de pouvoir liés au genre et aux bouleversements politiques. À l’opposé des interprétations idéalisées et maîtrisées des vedettes hollywoodiennes évoluant en studio, Magnani écarte toute coquetterie et incarne des femmes ordinaires mais remarquables, dans leur univers quotidien. Le dramaturge Tennessee Williams (lui aussi photographié par Karsh) écrit spécialement pour elle le rôle de Serafina dans The Rose Tattoo (1955), qui lui vaudra l’Oscar de la meilleure actrice — une première pour une Italienne, et pour une femme dont l’anglais n’est pas la langue maternelle.

 

Pour Karsh, la séance de pose est à la fois un acte social et esthétique, qui tisse un lien entre l’artiste, le sujet et le public potentiel. Son portrait de Magnani retrace visuellement son expérience de sa rencontre avec l’actrice italienne et témoigne avec respect de la maîtrise qu’elle avait de son image et de sa personne.

 

Cette reconnaissance d’un espace social — et, en définitive, politique — traverse l’œuvre de Karsh; on la retrouve notamment dans son portrait de 1977 de la poète, romancière et militante Margaret Atwood, photographiée à son domicile devant une courtepointe circulaire évoquant un mandala qui rayonne autour de sa tête. Karsh avouera plus tard s’être demandé « si elle serait aussi caustique et provocante que certains de ses livres : au contraire, découvris-je bien vite, elle était aussi naturelle, chaleureuse et sans prétention que sa maison ». Atwood sourit à l’objectif, un crayon à la main et un manuscrit sur les genoux, ses livres posés à proximité. La position de sa main près de sa broche crée l’illusion qu’elle manie délicatement un stylet, en complément de son crayon — deux armes prêtes à l’usage. Comme pour le portrait de Magnani, Karsh saisit un moment esthétiquement optimal, qui donne surtout à voir la mise en scène de l’agentivité sociale et politique de son sujet.

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