Daniel Makokis, Edmonton 1952

Daniel Makokis

Yousuf Karsh, Daniel Makokis, Edmonton, 1952
Épreuve à la gélatine argentique, 31,3 × 26,7 cm (image), 50,7 × 40,6 cm (feuille)
Collection du MCPC, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa

Au début des années 1950, la réputation de Karsh comme portraitiste est solidement établie, en grande partie grâce à la reproductibilité de son œuvre. Il commence alors à recevoir des commandes qu’il ne peut plus réaliser uniquement dans son studio d’Ottawa. Ce portrait du trappeur et chasseur Daniel Makokis, un patient autochtone soigné au Charles Camsell Indian Hospital — un établissement ségrégué à Edmonton, en Alberta — est pris dans le cadre d’une commande d’essais photographiques pour le magazine Maclean’s. Il constitue un exemple révélateur de la manière dont les portraits de Karsh sont diffusés efficacement à travers divers canaux médiatiques, chacun encodant à sa façon une manière d’aborder l’image. Chaque fois qu’une photographie est reproduite ou exposée, sa signification change en fonction du nouveau contexte.

 

Yousuf Karsh et Joyce Large au studio de Karsh, 1957, photographie par Chris Lund.

Le portrait de Makokis, présenté sur une page aux côtés de deux autres photographies prises par Karsh à l’hôpital Camsell, paraît pour la première fois dans le magazine Maclean’s, dans l’édition du 15 décembre 1952, sous le sous-titre « The Children of the Frontier [Les enfants de la frontière] ». Le texte de Karsh évoque sa visite à l’hôpital, félicite chaleureusement le personnel et exprime son empathie envers les personnes hospitalisées. Un homme âgé, Makokis n’est manifestement pas un « enfant » de la frontière — un contraste d’autant plus marqué face aux deux portraits de personnes plus jeunes. Cette terminologie servait plutôt à désigner la position subordonnée assignée aux peuples autochtones dans le cadre de la prise en charge par le gouvernement fédéral.

 

Le portrait de Makokis sera par la suite choisi pour être exposé à l’intérieur du studio Karsh à Ottawa. Il est visible dans une photographie de Chris Lund (1923-1983), photographe renommé de l’Office national du film du Canada (ONF). Cette image de l’intérieur du studio figure dans le reportage photographique de l’ONF intitulé « Portrait of Karsh: Close-Up of a Celebrated Canadian [Portrait de Karsh : gros plan sur un Canadien célèbre] », publié le 27 mai 1958. Ni l’affichage dans le studio de Karsh, ni sa mention dans le reportage de l’ONF ne permettent d’identifier Makokis ou de situer la photographie dans son contexte d’origine, puisque le véritable sujet du récit est Karsh lui-même.

 

Le portfolio imprimé Karsh Canadians (1978) inclut le portrait de Makokis, accompagné du texte suivant :

 

Daniel Makokis avait été transporté par avion de la réserve de Saddle Lake à l’hôpital Charles Camsell, à Edmonton, pour une opération de la cataracte. En le rencontrant sur place, j’ai été frappé par la détermination stoïque de cet Indien [sic] venu de loin, portant tous ses biens dans un sac, sa quasi-cécité indiquée par une canne blanche. Je l’ai photographié parce qu’il me semblait incarner l’esprit ancien de son peuple. Ce portrait évoque l’endurance humble et le courage silencieux dans une terre nordique rude.

 

Dans ce témoignage, rédigé deux décennies après la prise du portrait, Karsh raconte sa rencontre avec Makokis et la manière dont il a été touché par sa résilience. En le nommant et en retraçant leur brève interaction, Karsh lui accorde une reconnaissance équivalente à celle des autres personnes figurant dans le recueil, le considérant comme un représentant à part entière de son panthéon canadien.

 

L’accent mis sur l’individualité du sujet du portrait s’est toutefois estompé lors de sa présentation ultérieure dans l’exposition phare Karsh: A Fifty-Year Retrospective (Karsh : une rétrospective de cinquante ans) et le catalogue qui l’accompagne, préparés par le Centre international de la photographie de New York en 1983. Dans le cadre d’une rétrospective façonnée par l’équipe de conservation du musée, le portrait de Makokis illustre l’incursion de Karsh dans la photographie de commande, générant un corpus d’images remarquables pouvant aussi être appréciées comme œuvres d’art. La légende accompagnant l’image dans l’exposition se lit comme suit : « Indian Man, 1953 : To an Edmonton hospital he brought all of his worldly belongings wrapped in a knapsack, his name on a label, and a worn white cane. [Homme indien (sic), 1953 : dans un hôpital d’Edmonton, il a apporté tout ce qu’il possède au monde emballé dans un sac à dos, son nom inscrit sur une étiquette, et une canne blanche usée.] » Ce changement de texte entraîne l’effacement du nom du sujet, de la mention de ses soins et de sa convalescence dans un hôpital éloigné de sa communauté d’origine, ainsi que de tout indice de l’échange entre Karsh et Makokis avant la prise de vue. Le portrait, initialement réalisé pour la commande d’un magazine et réinscrit par la suite dans le cadre du portrait artistique, se trouve ainsi réduit à une vague ethnographie.

 

Karsh manifeste un rare moment d’affinité avec des photographes travaillant hors du studio de portrait, notamment à travers une comparaison avec les scènes de rue new-yorkaises de Paul Strand (1890-1976) et les images de familles déplacées réalisées par la documentariste de la Grande Dépression Dorothea Lange (1895-1965). Alors que la psychologie cède la place à la physiognomonie, et que le nom individuel est remplacé par une étiquette descriptive, le visage du sujet devient un terrain esthétique.

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