Femme au turban [Betty Low] 1936
Yousuf Karsh, Woman in a Turban [Betty Low] (Femme au turban [Betty Low]), 1936
Épreuve à la gélatine argentique, 34 × 27 cm (image), 50,8 × 40,6 cm (montée)
Succession Yousuf Karsh
En 1936, Karsh réalise des études artistiques de Betty Low, fille du maire d’Ottawa et amie de Solange Gauthier, future épouse du photographe. Low deviendra plus tard une actrice célèbre à Broadway et danseuse au réputé Ballet russe de Monte-Carlo. Ce portrait illustre le style caractéristique de Karsh, déjà bien affirmé au début de sa carrière, bien avant qu’il ne connaisse une renommée internationale. Le cadrage en très gros plan confère une monumentalité à la tête de Low, sans aucun détail d’arrière-plan visible. Son visage semble surgir de l’ombre et se révéler dans un bain de lumière soudain, soulignant chaque contour.


Au début de sa pratique du portrait à Ottawa, Karsh consacre l’essentiel de son énergie à établir son entreprise, ce qui lui laisse peu de temps pour des projets créatifs personnels. À l’image de son mentor de Boston, John H. Garo (1870-1939), Karsh ressent la pression de concilier commandes de clients et participation active aux cercles d’élite de la photographie d’art. Il soumet régulièrement ses œuvres à des salons photographiques nationaux et internationaux, et il est élu membre associé de la Royal Photographic Society en 1938. Femme au turban [Betty Low] est souvent considérée comme son œuvre présentée en salon la plus aboutie et a largement contribué à asseoir sa réputation de portraitiste inscrit dans la tradition des beaux-arts.
Lorsqu’il n’est pas contraint par l’horaire ou les attentes d’un client, Karsh se sent libre d’explorer des approches expérimentales, alliant prévisualisation et spontanéité. Lors de la séance avec Betty Low, il arrache instinctivement les rideaux de sa fenêtre et les drape autour de la tête et des épaules de son modèle pour improviser un turban. Ce couvre-chef forcé transforme le portrait : plutôt que de saisir une personnalité ancrée dans la modernité, l’image devient l’évocation d’une figure inspirée de l’Antiquité.


Ce portrait reflète clairement l’influence des études de Karsh en peinture classique. Sous la tutelle de Garo, de 1928 à 1931, Karsh complète sa formation technique en suivant des cours d’art au Museum of Fine Arts, Boston et en étudiant les chefs-d’œuvre du portrait à travers les époques. À la faveur de ses visites dans les musées et les grandes bibliothèques de Boston, il découvre notamment les fresques monumentales de la chapelle Sixtine réalisées par Michel-Ange (1475-1564), représentant des figures de prophètes, reproduites dans les ouvrages consacrés à l’art de la Renaissance. Il est également exposé à des œuvres de son temps, dont la série monumentale de peintures murales Triumph of Religion (Triomphe de la religion), 1895-1919 de John Singer Sargent (1856-1925), ami de Garo, installée sous la voûte du McKim Building de la Boston Public Library.
Karsh est également influencé par un photographe reconnu qu’il admire et qu’il finira par côtoyer de près : Edward Steichen (1879-1973). Figure de proue du mouvement Photo-Secession fondé par Alfred Stieglitz (1864-1946), Steichen explore le potentiel dramatique des thèmes classiques. Son portrait de l’actrice américaine Ruth Draper, publié dans Vanity Fair en 1928, montre l’artiste incarnant l’un de ses personnages de scène, le visage empreint de tristesse, baigné de lumière contre un linceul sombre. L’étude attentive de ces précédents est manifeste dans le saisissant portrait de Draper que Karsh réalise à Ottawa en 1936.

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