Jessye Norman 4 avril 1990
Yousuf Karsh, Jessye Norman, 4 avril 1990
Tirage chromogène, 101,6 × 76,2 cm (image), 121,9 × 90,5 cm (feuille)
Succession Yousuf Karsh
En 1990, Karsh photographie la soprano américaine Jessye Norman. Elle fait face à l’objectif avec une splendeur royale : une femme sereine et assurée, dont la posture frontale puissante emplit le cadre. Sans doute l’un des plus grands portraits en couleur de Karsh, cette œuvre se distingue également comme une véritable collaboration entre photographe et interprète, un puissant manifeste visuel d’émancipation individuelle et raciale. Karsh photographie Norman presque en pied, émergeant de l’ombre alors qu’elle fixe l’objectif — et, au-delà, le regard du public. Elle s’approprie l’ensemble de l’espace visuel dans un acte affirmatif : « Je suis », revendiquant pleinement sa place dans le cadre et, symboliquement, dans le monde.


Indissociable de la gamme de tons dramatiques de la photographie de portrait en noir et blanc, Karsh a pourtant travaillé avec des films couleur tout au long de sa carrière. Il est régulièrement sollicité pour réaliser des portraits en couleur pour des magazines illustrés, l’un des principaux canaux de diffusion de ses images. Bien qu’il accepte de telles commandes, il les remplit avec parcimonie : sa préférence, nourrie par sa formation et sa sensibilité, allait à une palette monochrome infinie, plus apte selon lui à révéler la profondeur psychologique d’un sujet, plutôt qu’au panache de la couleur pour imiter la richesse du visible.
En posant pour Karsh, Jessye Norman soutient notre regard en tant qu’individu, et non dans un rôle lyrique. Karsh la photographie à contre-jour, enveloppée d’une lumière diffuse qui souligne la grâce de sa silhouette. Son corps, cadré presque en pied, forme une composition triangulaire richement ornée, évoquant les textiles somptueux des œuvres du peintre de la Sécession viennoise Gustav Klimt (1862-1918). Pour cette séance avec Karsh, Norman a choisi de revêtir l’imposant manteau de brocart qu’elle avait porté quelques semaines plus tôt, le 18 mars 1990, lors d’un concert de gospel donné avec la soprano Kathleen Battle au Carnegie Hall de New York.
La présence puissante et saisissante de Norman est amplifiée par l’aura lumineuse qui l’entoure, affirmant sa maîtrise en tant qu’interprète hors pair. Par cette image, Karsh célèbre Norman non seulement comme une diva d’exception, mais aussi comme une figure emblématique du changement politique. Ayant grandi dans l’État ségrégationniste de Géorgie dans les années 1940 et 1950, Norman adopte une posture majestueuse pour confronter la lenteur du changement dans le milieu de la musique classique : « Les barrières raciales dans notre monde n’ont pas disparu, alors pourquoi imaginer que les barrières raciales auraient disparu dans le monde de la musique classique et de l’opéra? »
Près de trente ans plus tard, la photographe Catherine Opie (née en 1961), établie à Los Angeles, prolonge cette puissance de la déclaration dans l’espace social. Elle réalise des portraits en couleur saisissants qui s’inspirent des traditions classiques du portrait pour transmettre force et respect. Dans une série de portraits réalisés vers 2017 à l’aide d’un appareil grand format 8 x 10, Opie photographie ses modèles sur fond noir. Thelma (2017) évoque le magistral portrait de Jessye Norman par Karsh : on y voit Thelma Golden, directrice et conservatrice en chef du Studio Museum de Harlem, à New York, représentée en pied, émergeant d’un fond sombre, drapée de vêtements aux motifs floraux évoquant une tapisserie. L’assurance de son port affirme son autorité sur l’espace personnel comme politique, en tant que commissaire d’expositions majeures consacrées à des artistes d’art contemporain de descendance africaine.

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