Lilly Koltun 10 août 1987
Yousuf Karsh, Lilly Koltun, 10 août 1987
Épreuve à la gélatine argentique, 25,4 x 19,1 cm
Fonds Yousuf Karsh, Bibliothèque et Archives Canada, Ottawa
En 1987, alors que Karsh s’apprête à fermer son studio, l’importante collection d’archives Karsh est acquise au nom de la population canadienne par les Archives nationales du Canada (aujourd’hui Bibliothèque et Archives Canada). La négociatrice principale est Lilly Koltun, historienne de l’art reconnue et directrice de la prestigieuse collection de photographies de l’institution. Karsh lui propose alors de réaliser son portrait, et Koltun accepte avec enthousiasme cette occasion unique de vivre une séance typique, dans un but de recherche. Le portrait qui en résulte témoigne de la pleine maîtrise de Karsh, alors âgé de quatre-vingt-neuf ans, et évoque l’élégance stylisée des portraits de célébrités des années 1930.
Koltun racontera plus tard son expérience :
Je me souviendrai toujours de ma joie, ce jour-là, en entendant la voix courtoise de Yousuf Karsh au téléphone me demander s’il pouvait me photographier! Il m’a dit que c’était un souhait de longue date, et que, si j’acceptais, voulais-je bien porter une robe qu’il avait toujours admirée. À ma grande surprise, il l’a décrite avec précision!
À l’heure convenue, je me suis donc présentée à son studio… vêtue, bien sûr, de ladite robe. Il a consacré toute la matinée à la séance. Et au moment même où j’étais sur le point de me lever, j’ai apparemment mis mes mains sur mes hanches — et voilà! Il a déclenché sur-le-champ. J’avoue que, encore aujourd’hui, c’est ma pose préférée. J’insiste même pour dire qu’elle me donne un petit air d’Ava Gardner!

Bien que Karsh ait acquis une renommée internationale grâce à sa remarquable galerie de portraits de figures marquantes de son époque, il est toujours resté fidèle à son studio d’Ottawa. Dès les années 1930, celui-ci ouvre ses portes au grand public en quête d’un portrait emblématique : des cadres, des diplomates et des membres de la haute société qui peuvent se permettre ses honoraires ont ainsi l’occasion de réserver une séance avec Karsh, même au plus fort de ses projets d’envergure internationale. Entre les mandats confiés par ses agents pour les magazines et les séances qu’il choisit lui-même pour ses livres, une grande partie de son travail reste consacrée à une clientèle qui n’est ni célèbre ni politique, mais qui assure le plein rendement du studio. Les personnes photographiées savaient d’avance que les images produites porteraient la signature esthétique de Karsh et les représenteraient avec dignité.
Susan Sontag souligne avec justesse que la photographie confère de l’importance à la personne représentée. Poser pour Karsh revenait aussi, indirectement, à s’inscrire dans la lignée des figures célèbres qu’il avait déjà photographiées, rehaussant ainsi son propre statut et offrant une anecdote à partager fièrement en montrant un portrait signé de sa main.
Comme le relève Jerry Fielder, qui a travaillé à ses côtés pendant des décennies : « Karsh était impressionné par le talent, l’intelligence, l’humour et les accomplissements. Mais par-dessus tout, il était impressionné par la gentillesse et l’intégrité. Il traitait tout le monde de la même manière, qu’il s’agisse d’un maître d’hôtel ou d’un chef d’État. Lorsqu’on était avec Karsh, on avait l’impression d’être la personne la plus importante au monde, tant son attention était entière. »

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