Yousuf Karsh, Winston Churchill, 30 décembre 1941, tirage antérieur à 1972 Épreuve à la gélatine argentique, 50 × 39,7 cm Musée des beaux-arts de l’Alberta, Edmonton
En décembre 1941, Yousuf Karsh réalise le portrait photographique le plus célèbre de sa carrière : une image frappante du premier ministre britannique Winston Churchill, alors perçu comme une figure centrale de la défense de la démocratie libérale face à la montée du fascisme durant la Seconde Guerre mondiale. La publication de ce portrait propulse immédiatement Karsh sur la scène internationale.
Lettre de Solange Karsh à B.K. Sandwell, éditeur du magazine Saturday Night, 31 décembre 1941, page 1
Fonds Yousuf Karsh, Bibliothèque et Archives Canada, Ottawa
Lettre de Solange Karsh à B.K. Sandwell, éditeur du magazine Saturday Night, 31 décembre 1941, page 2
Fonds Yousuf Karsh, Bibliothèque et Archives Canada, Ottawa
Lettre de Solange Karsh à B.K. Sandwell, éditeur du magazine Saturday Night, 31 décembre 1941, page 3 Fonds Yousuf Karsh, Bibliothèque et Archives Canada, Ottawa
Dans le sillage de l’attaque japonaise contre la base navale américaine de Pearl Harbor, Churchill entreprend une traversée périlleuse de l’Atlantique pour rencontrer le président Franklin D. Roosevelt à Washington, dans le but d’obtenir le soutien des forces alliées. Il organise un bref détour en train jusqu’à Ottawa, où il est accueilli par une foule en liesse, épuisée par le conflit mais solidaire du dirigeant en temps de guerre. Le lendemain après-midi, Churchill prononce un discours enflammé — diffusé en direct sur les ondes de CBC Radio — lors de la session conjointe du Sénat et de la Chambre des communes, à quelques pas seulement du studio de Karsh, rue Sparks.
La veille au soir, Karsh avait été autorisé à pénétrer dans la Chambre du président de la Chambre des communes, où il a installé son appareil photo grand format Agfa Ansco 8 x 10, six projecteurs à grand angle, deux projecteurs dirigés et un éclairage de fond. Il accueille le premier ministre britannique, qui n’a pas été averti, quelques instants après son discours retentissant, et lui propose d’immortaliser l’occasion. Comme Karsh le racontera plus tard :
Churchill a allumé un nouveau cigare, en a tiré quelques bouffées avec un air malicieux, puis, magnanime, a consentit : « Vous pouvez en prendre une. » Le cigare ne le quittait jamais. Je lui ai tendu un cendrier, mais il a refusé de s’en défaire. Je suis retourné à mon appareil pour m’assurer que tout était en ordre sur le plan technique. J’ai attendu; il continuait à mâchouiller vigoureusement son cigare.
Couverture du magazine Saturday Night, 10 janvier 1942.
J’ai attendu. Puis j’ai fait un pas vers lui et, sans préméditation, mais avec le plus grand respect, j’ai dit : « Pardonnez-moi, Monsieur », et je lui ai enlevé le cigare de la bouche. Lorsque je regagne mon appareil, il avait l’air si belliqueux qu’il aurait pu me dévorer. C’est à cet instant précis que je pris la photo.
Karsh avait prévisualisé le portrait avant l’arrivée de Churchill. Ce qu’il ne pouvait prévoir, c’était l’expression d’indignation sur le visage de Churchill au moment où il lui a arraché son cigare — un geste qui incarne l’interprétation, par Karsh, du moment décisif, un concept porté par le photographe français Henri Cartier-Bresson (1908-2004).
L’histoire de Karsh arrachant le cigare de la bouche de Churchill pour provoquer le « lion rugissant » est devenue légendaire, atteignant peu à peu un statut quasi mythique. L’épouse de Karsh, Solange, a écrit à B. K. Sandwell, rédacteur en chef du magazine Saturday Night, pour relater l’anecdote du portrait promis. Elle a précisé qu’il s’agissait du récit de Karsh et non du sien : « Voici les notes que Yousuf m’a données hier soir, et je refuse d’y retoucher . » Le portrait de Churchill a fait la une du Saturday Night le 10 janvier 1942, avant d’être reproduit en pleine page le mois suivant dans LIFE et The Illustrated London News.
Cette photographie, qui saisit l’interaction fulgurante entre un photographe impertinent et un sujet courroucé, fut transfigurée en une puissante déclaration politique à l’adresse tant des alliés que des ennemis. Le portrait devint le symbole d’un dirigeant en temps de guerre inébranlable et intimidant. Sa diffusion fut massive, reproduit sur la monnaie, les timbres et en tirages grand format dans des expositions. Ce portrait de Churchill demeure, encore aujourd’hui, le plus sollicité des portraits réalisés par Karsh.
En 2022, le portrait de Churchill est audacieusement volé dans le hall de l’hôtel Château Laurier à Ottawa. Le voleur installe une reproduction à sa place, ce qui retarde la découverte du vol pendant plusieurs mois. L’œuvre est ensuite acquise par un collectionneur italien, ignorant sa provenance, qui la retourne à l’hôtel en 2024.