Lorsqu’en 1947, Françoise Sullivan (née en 1923) a pour projet de créer un cycle de danse improvisée basé sur les saisons, elle sait qu’elle doit innover en le documentant d’une nouvelle façon. Les systèmes traditionnels de notation utilisés pour la danse et la chorégraphie n’étaient pas appropriés pour l’improvisation et elle souhaitait laisser une trace de l’événement éphémère qui, de plus, ne se produisait pas devant public. 

 

Françoise Sullivan, Danse dans la neige, 1948

Françoise Sullivan, Danse dans la neige, 1948
Image tirée de l’album Danse dans la neige, publié en cinquante copies par Françoise Sullivan, S.l. Images Ouareau (1977)

L'été est une danse réalisée aux Escoumins dans la région de la Côte-Nord du Québec à l’été 1947. L’événement est capté par la mère de Sullivan avec une caméra 16mm, une technologie qui existait depuis environ le milieu des années 1920, mais qui ne s’était pas encore taillée une place substantielle dans le monde de l’art. Danse dans la neige est exécutée en février 1948 à l’extérieur de la ville d’Otterburn Park au sud-est de Montréal. Sullivan avait prévu que Jean-Paul Riopelle (1923-2002) filme l’événement, utilisant la caméra de la famille Sullivan. Ce n’est que par hasard que Maurice Perron (1924-1999) ait été là au même moment. Perron a étudié à l’École du meuble avec Riopelle et il fait partie du groupe automatiste, dont il photographie fréquemment les membres lors d’événements sociaux ou dans leurs ateliers. Se tenant à côté de Riopelle, il a capté des images fixes de la danse. Malheureusement, les bobines des films captés par la mère de Sullivan et par Riopelle ont été perdues. Les magnifiques photographies de Perron demeurent donc les seuls documents témoins de l’événement.

 

Françoise Sullivan, Danse dans la neige, 1948

Françoise Sullivan, Danse dans la neige, 1948
Performance, photographie de Maurice Perron, Musée national des beaux-arts du Québec, Québec

Près de trente ans plus tard, Sullivan choisit dix-sept des images prises par Perron en 1948 pour représenter Danse dans la neige lors d’une exposition solo de 1978 au Musée d’art contemporain de Montréal et pour la publication d’un portfolio de feuillets libres produit en édition limitée pour l’occasion. Consciente de l’importance de la médiation pouvant influencer la réception et la compréhension historique d’une œuvre d’art, elle choisit les images pour leur capacité à synthétiser l’énergie et le flux de la danse, les arrangeant en un ordre de mouvements qui reprend les séquences telles qu’elles se sont déroulées. Perron, de son côté, a exposé les photographies à plusieurs reprises, changeant l’ordre et ajoutant davantage d’images originales à la série. Cette différence de présentation des photographies entre Sullivan et Perron met bien en évidence le double rôle de ces images, ressources documentant la performance pour Sullivan, et œuvres d’art à part entière pour Perron.

 

Jean-Paul Riopelle, planche de l’album Danse dans la neige, chorégraphie improvisée par Françoise Sullivan, 1948

Jean-Paul Riopelle, planche de l’album Danse dans la neige, chorégraphie improvisée par Françoise Sullivan, 1948
Tirage, 1977, sérigraphie, encre noire et grise sur papier vélin blanc, 38,8 x 38,8 cm, Musée des beaux-arts de Montréal

La documentation des performances de Sullivan constitue souvent la seule expérience que peut en avoir le public. Un exemple percutant est Les saisons Sullivan, 2007, un film en quatre parties, accompagné d’un portfolio photographique en édition limitée. Le projet, mis de l’avant par Louise Déry, la directrice de la Galerie de l'UQAM, avait comme intention de compléter et de donner une seconde vie à l’ambitieux cycle de danse de 1947-1948. Sullivan avait exécuté l’été et l’hiver, mais les improvisations prévues sur les thèmes de l’automne et du printemps n’avaient jamais eu lieu. Soixante ans plus tard, travaillant de mémoire, et à partir des photographies de Perron, elle monte la chorégraphie des quatre danses et embauche des danseuses pour les exécuter. Celles-ci, à leur tour, ont été photographiées par Marion Landry (née en 1974) et documentées en quatre courts-métrages sous la direction conjointe du peintre et vidéographe Mario Côté (né en 1954) et de Sullivan, devenant aussi des œuvres d’art à part entière.

 

Françoise Sullivan, Les Saisons Sullivan, détails de Printemps, Été et Automne, 1947-2007

Françoise Sullivan, Les Saisons Sullivan, détails de PrintempsÉté et Automne, 1947-2007

D’un cycle de quatre chorégraphies et quatre dessins par Françoise Sullivan, 67 tirages numériques en noir et blanc par Marion Landry, chaque tirage : 30,5 x 30,5 cm. Interprètes : Andrée-Maude Côté (Printemps), Annik Hamel (Été), Louise Bédard (Automne) et Ginette Boutin (Hiver).

Si, par la reconstitution filmée, ces œuvres peuvent maintenant être appréciées, Danse dans la neige a joui d’une seconde vie quand Luis Jacob (né en 1970) se l’est appropriée en 2007, en en faisant son inspiration pour une installation composée de trois vidéos. Une danse pour ceux d’entre nous dont le cœur s’est transformé en glace est un hommage à la performance pionnière de 1948, réalisée de façon à parler du genre, de la diversité culturelle et de bien d’autres préoccupations artistiques qui sont cruciales pour bon nombre d’artistes de la génération de Jacob. Grâce à ces reprises, l’oeuvre acquiert de nouvelles significations, en même temps qu’elle garde les traces de sa première version spontanée.

 

Luis Jacob, Une danse pour ceux d’entre nous dont le cœur s’est transformé en glace, inspirée par la chorégraphie de Françoise Sullivan et la sculpture de Barbara Hepworth (avec addition de communications en langage des signes), 2007

Luis Jacob, A Dance for Those of Us Whose Hearts Have Turned to Ice, Based on the Choreography of Françoise Sullivan and the Sculpture of Barbara Hepworth (with Sign-Language Supplement) (Une danse pour ceux d’entre nous dont le cœur s’est transformé en glace, inspirée par la chorégraphie de Françoise Sullivan et la sculpture de Barbara Hepworth [avec addition de communications en langage des signes]), 2007
Installation composée de trois vidéos, 426 x 365 x 240 cm. Vue d’ensemble de l’installation à Documenta 12, Museum Fridericianum, Kassel, Allemagne.

Cet essai est extrait de Françoise Sullivan : sa vie et son œuvre par Annie Gérin.

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