Le peintre Paul Kane (1810-1871), actif au dix-neuvième siècle, est le premier et le seul artiste canadien à entreprendre un projet pictural et littéraire portant sur les peuples autochtones du pays, employant le médium du portrait à une époque précédant l’hégémonie de la photographie. Kane travaille selon un modèle instauré par l’artiste franco-suisse Karl Bodmer (1809-1893) et son homologue américain George Catlin (1796-1872), puis adopté par des Américains tels que Alfred Jacob Miller (1810-1874), John Mix Stanley (1814-1872) et Seth Eastman (1808-1875), trois artistes mieux connus par de nombreuses expositions et publications.

 

Paul Kane, Grand chef des Assiniboines (Portrait de Mah-min), Assiniboine, v.1849-1856

Paul Kane, Head Chief of the Assiniboines (Portrait of Mah-min) (Grand chef des Assiniboines [Portrait de Mah-min]), Assiniboine, v.1849-1856
Huile sur toile, 76,3 x 63,9 cm, Musée royal de l’Ontario, Toronto

L’objectif de Kane, selon la préface de son livre Promenades d’un artiste parmi les Indiens de l’Amérique du Nord (1859), est de « réaliser des croquis des principaux chefs et de leurs costumes originaux, afin d’illustrer leurs us et coutumes, et de représenter le paysage d’une contrée presque inconnue ». C’est un défi qu’il relève malgré de nombreux obstacles : différences culturelles, terrain ardu, sans oublier la difficulté de s’assurer le soutien de mécènes. Lors de ses voyages, il rencontre 30 tribus différentes, dont il dépeint les traditions culturelles bien vivantes, en plus de réaliser des portraits de plusieurs de leurs membres.

 

Les peintures de la Galerie indienne de George Catlin, voisinant des dioramas d’autochtones américains au United States National Museum, Washington, D.C., v.1901

Les peintures de la Galerie indienne de George Catlin, voisinant des dioramas d’autochtones américains au United States National Museum, Washington, D.C., v.1901.

La mission de Kane, qui est de documenter la vie des peuples autochtones du Nord-Ouest, possède toutes les caractéristiques de ce qui serait plus tard qualifié d’« opération de sauvetage », où une société dominante cherche à sauvegarder, par le biais de la documentation, la culture d’une autre société, considérée comme étant menacée de disparition. Cette motivation est particulièrement évidente dans le projet de Galerie indienne de George Catlin, résultat direct de la politique du gouvernement américain visant à relocaliser les peuples autochtones dans des réserves. Bien qu’à l’époque, la politique canadienne soit moins explicite à cet égard, l’idée a ses adhérents au Canada, étant d’ailleurs mentionnée en 1852 dans le contexte d’une exposition de peintures de Kane. Ce dernier semble être en faveur de l’impératif de sauvegarde, puisqu’il reconnaît l’inévitabilité de la disparition des peuples autochtones par suite de l’inexorable expansion de la civilisation occidentale.

 

Paul Kane, Culchillum portant une coiffure de médecin, avril-juin 1847

Paul Kane, Culchillum Wearing a Medicine Cap (Culchillum portant une coiffure de médecin), avril-juin 1847
Aquarelle sur papier, 12,3 x 11,4 cm, Stark Museum of Art, Orange, Texas

Le legs de Kane, qui documente un aspect unique de l’histoire du Canada, est composé de trois volets : des centaines de croquis et de dessins; le cycle subséquent de cent tableaux réalisés en atelier; et son journal de voyage, qui deviendra ensuite un livre illustré. Pourtant, il existe un dilemme au cœur de la démarche de l’artiste. Les analyses critiques actuelles voient en lui quelqu’un qui s’approprie une culture et profite des représentations qu’il réalise de la vie des peuples autochtones dépourvus de pouvoir; certains le perçoivent même comme un raciste qui n’accorde pas le respect qui est dû aux cultures qu’il rencontre et dépeint. Les œuvres qu’il produit reflètent les attitudes dominantes de la société blanche du milieu du dix-neuvième siècle à l’égard des peuples autochtones : ses huiles sur toile confirment la perception du « noble sauvage », ce qui les rend particulièrement convaincantes à l’époque. Promenades d’un artiste renforce aussi cette attitude, un stéréotype qui est le produit de la vision romantique que se font les Occidentaux des peuples autochtones et de leurs terres ancestrales colonisées par l’Europe.

 

Paul Kane, Danse du scalp, Colville, Colville (Salish de l’intérieur), v.1849-1856

Paul Kane, Scalp Dance, Colville (Danse du scalp, Colville), Colville (Salish de l’intérieur), v.1849-1856
Huile sur toile, 47,9 x 73,7 cm, Musée royal de l’Ontario, Toronto

 En revanche, n’oublions pas que Kane nous a légué d’innombrables documents très détaillés, qui représentent des individus de même que leur culture vivante et vitale. Ces croquis sont jugés plus authentiques, ayant été créés par un témoin oculaire possédant le talent de capter la réalité sur le vif et d’aller à l’essence du sujet se trouvant devant lui. Il n’existe aucun équivalent photographique de sa démarche, puisqu’à l’époque, personne n’avait encore documenté les Prairies et les territoires se trouvant au-delà au moyen d’un appareil photo. On peut donc affirmer que Kane nous transmet un document primaire durable et d’une valeur inestimable, qui n’existerait pas sans lui.

 

Cet essai est extrait de Paul Kane : sa vie et son œuvre par Arlene Gehmacher.

 

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