Les représentations de femmes occupent une place importante dans l’œuvre de la peintre montréalaise Prudence Heward (1896-1947). Dans Au théâtre (At the Theatre), 1928, Prudence Heward représente des femmes dans un lieu public; elles ne sont pas accompagnées par des hommes, ce qui reflète leur indépendance croissante dans les années 1920. Dans son portrait de la danseuse montréalaise Louise McLea, Femme sur une colline, 1928, Heward s’affirme comme une artiste moderne qui représente des thèmes de son temps. Comme l’écrit le conservateur Charles C. Hill en 1975 : « Elle représente des femmes fortes, indépendantes, ayant une vie et une personnalité individuelles, mais son œuvre manifeste toujours une certaine tension ».

 

Prudence Heward, Femme sur une colline, 1928
Prudence Heward, Girl on a Hill (Femme sur une colline), 1928
Huile sur toile, 101,8 x 94,6 cm, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa

Parmi les tableaux de femmes les plus saisissants de Heward, on compte ceux figurant des sujets féminins noirs. Heward possède dans sa bibliothèque un exemplaire de The Adventures of the Black Girl in Her Search for God (1932) de George Bernard Shaw (paru en français sept ans plus tard sous le titre Les aventures d’une jeune négresse à la recherche de Dieu) illustré de gravures de John Farleigh, ce qui permet de croire qu’elle s’intéresse au sujet féminin de race noire peut-être dès le début des années 1930. Dans l’histoire, la protagoniste remet en cause l’autorité blanche.

 

Prudence Heward, Fille à la fenêtre, 1941
Prudence Heward, Girl in the Window (Fille à la fenêtre), 1941
Huile sur toile, 86,4 x 91,5 cm, Art Gallery of Windsor

Nous ne savons pas exactement ce qui motive Prudence Heward à faire des portraits de femmes de race noire, mais elle doit avoir développé un intérêt particulier puisqu’elle en réalise plusieurs, ainsi que celui d’une fillette (Clytie, 1938). Que cet intérêt soit avant tout d’ordre formel (pour explorer une palette différente), altruiste (pour attirer l’attention sur les problèmes raciaux dans la société canadienne), pratique (les peintres montréalais du début du vingtième siècle ont facilement accès à des modèles de race noire puisque bon nombre sont des domestiques qui arrondissent leurs revenus en posant pour les artistes) ou une combinaison de tous ces facteurs, les historiens de l’art perçoivent ces œuvres de toutes sortes de façons. Dans Fille à la fenêtre, 1941, qui se démarque puisqu’il s’agit du seul portrait de femme noire de Heward dans un intérieur domestique, il n’y a qu’une fenêtre qui sépare la figure du monde extérieur, un monde urbain plutôt que rural ou exotique. Comme l’ont souligné certains chercheurs, les édifices à l’arrière-plan révèlent qu’elle se trouve dans un quartier ouvrier de Montréal, une allusion à la condition de pauvreté dans laquelle vivent beaucoup de Noires dans les années 1930 et 1940.

 

Prudence Heward, Clytie, 1938
Prudence Heward, Clytie, 1938
Huile sur toile, 101,8 x 66,6 cm, Robert McLaughlin Gallery, Oshawa

Les portraits réalisés par Heward, pas seulement de femmes noires mais aussi de filles et de femmes autochtones comme dans Tête d’Indienne, 1936, évoquent des enjeux à la fois sur le sexe et sur la race au début du vingtième siècle au Canada. L’historienne de l’art Charmaine Nelson s’interroge : « Comment peut-on analyser sérieusement le portrait Dark Girl (1935) de Prudence Heward, une Noire seule et nue, à l’air mélancolique, au milieu de feuillage tropical, sans s’intéresser à l’évocation de l’Afrique, le ?continent noir”, et sans mentionner l’intérêt de l’artiste pour les femmes et jeunes filles noires comme sujets d’autres tableaux tels Hester (1937), Clytie (1938), Fille à la fenêtre (1941) et Femme noire à la fleur (s.d.)? »

 

Prudence Heward, Femme brune, 1935
Prudence Heward, Dark Girl (Femme brune), 1935
Huile sur toile, 92 x 102 cm, Hart House, Université de Toronto

Nelson souligne qu’au dix-neuvième siècle et au début du vingtième, les artistes canadiens de race blanche peignent parfois des femmes noires qui travaillent comme domestiques et modèles dans les écoles d’art et les centres communautaires. Puisque Prudence Heward est une femme blanche issue d’une famille montréalaise fortunée, ses relations avec les Noires sont forcément influencées par des enjeux de classe sociale autant que de sexe et de race. En ce qui concerne les tableaux mêmes, ils suscitent des réactions parfois hostiles, voire racistes, et des critiques sur l’expression corporelle ostensiblement peu attirante des sujets, à cause de leurs épaules courbées et de leur expression « mélancolique », par exemple. Malgré qu’il n’existe pas d’interprétation définitive des portraits féminins de Heward — de Blanches, de Noires ou d’Autochtones — ils invitent à une considération critique des liens croissants entre les artistes, leurs sujets et les publics de l’art dans le Canada du début du vingtième siècle.

 

Prudence Heward, Tête d’Indienne, 1936
Prudence Heward, Indian Head (Tête d’Indienne), 1936
Huile sur panneau, 36 x 30,6 cm, Robert McLaughlin Gallery, Oshawa

Cet essai est extrait de Prudence Heward : sa vie et son œuvre par Julia Skelly.

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