À la fin du dix-neuvième siècle, quand l’impressionniste canadienne Helen McNicoll (1879-1915) commence sa carrière, les femmes en Europe et en Amérique du Nord amorcent un combat spectaculaire et durable pour que leur accès à la formation artistique et aux possibilités d’expositions soit équivalent à celui de leurs pairs masculins. Bien que les femmes continuent d’être exclues de l’École des beaux-arts de Paris jusqu’en 1897, un certain nombre d’écoles d’art rivales ont essaimé pour répondre aux demandes d’étudiantes sérieuses; parmi les premières s’impose la Slade School of Fine Art de Londres, que McNicoll a fréquentée de 1902 à 1904.

 

Ethel Wright, Dame Christabel Pankhurst, 1909

Ethel Wright, Dame Christabel Pankhurst, 1909

Huile sur toile, 160 x 94 cm, National Portrait Gallery, Londres

Pankhurst est une figure importante du mouvement suffragiste dans les années précédant la Première Guerre mondiale.

En réponse à leur exclusion des écoles d’art et des sociétés artistiques, les femmes ont créé leurs propres occasions professionnelles. McNicoll devient membre de la Society of Women Artists (SWA) de Londres dont sa collègue, Dorothea Sharp (1874-1955), est vice-présidente. D’abord fondée en 1856 comme la Society of Female Artists, son but est d’obtenir pour les femmes l’accès à un monde de l’art dominé par les hommes. Les lettres de McNicoll révèlent pourquoi elle trouve attrayant le fait d’être membre d’une société pour femmes seulement. Après son élection comme membre associée de la Royal Society of British Artists (RBA) en 1913, elle décrit une expérience qu’elle y vit comme étant « une réunion orageuse » quand l’artiste et activiste suffragiste britannique Ethel Wright (1866-1939) se plaint de la façon dont ses peintures avaient été accrochées à une exposition :

 

Elle, Dolly [Dorothea Sharp] et moi étions les seules femmes là . . . [et elle] a protesté [que] les responsables de l’accrochage étaient « des ratiers » et que l’accrochage était un déshonneur. Vous n’avez jamais vu autant d’hommes qui semblaient fâchés et impuissants – quand l’un d’eux, celui qui souhaitait la voir exclue de la société, a dit que si elle ne faisait pas d’excuses, elle devait démissionner. Et elle a réellement démissionné, séance tenante. C’était dommage parce que bien que son travail soit plutôt extrême, il était intéressant et contribuait à enrichir l’exposition.

 

Helen McNicoll, Observant le bateau, v.1912

Helen McNicoll, Watching the Boat (Observant le bateau), v.1912

Huile sur toile, 64,1 x 76,8 cm, collection privée, Vancouver

En tant que femmes, McNicoll, Sharp et Wright étaient intensément conscientes de leur position précaire au sein de l’association. Les alternatives comme la SWA leur fournissaient un réseau fort de commanditaires et d’assistance professionnelle quand les institutions traditionnelles manquaient à le faire; au Canada, la Women’s Art Association répond à ce besoin après 1890. À l’Art Association of Montreal (AAM), la Women’s Art Society fait la promotion du travail des artistes femmes, comme McNicoll qui remporte leur prix pour Under the Shadow of the Tent (À l’ombre de la tente) en 1914.

 

Dorothea Sharp, Deux filles au bord d’un lac, v.1912

Dorothea Sharp, Two Girls by a Lake (Deux filles au bord d’un lac), v.1912

Huile sur toile, 47 x 76 cm, collection privée

Des relations personnelles informelles contribuent aussi à promouvoir la carrière professionnelle d’artistes femmes. Les liens intimes entretenus par McNicoll et Dorothea Sharp devaient être particulièrement importants pour leur permettre de connaître le succès dans un nouveau pays. Ensemble, elles partagent les coûts d’un atelier, se soutiennent l’une l’autre pendant leurs voyages et s’échangent des critiques et commentaires immédiats alors qu’elles peignent. Les deux choisissent d’ailleurs fréquemment des sujets similaires, comme on le constate dans Observant le bateau de McNicoll et Deux filles au bord d’un lac de Sharp, les deux œuvres datant de 1912 environ.

 

Atelier de Helen McNicoll à St Ives, Cornouailles, v.1906

Atelier de Helen McNicoll à St Ives, Cornouailles, v.1906

Photographe inconnu, dossier d’artiste de Helen McNicoll, Robert McLaughlin Gallery, Oshawa

McNicoll loue un atelier dans un hangar à poisson converti à St Ives, et c’est là où elle rencontre Dorothea Sharp.

Enfant, McNicoll subit une sévère perte d’audition après avoir souffert de la scarlatine, et on peut croire que Sharp a certainement été d’une aide précieuse dans la gestion des aspects plus pratiques de la production artistique de son amie : embauche de modèles, location de logements, et achats de matériel. Il semble aussi que Sharp ait joué un rôle important auprès de McNicoll en l’encourageant à exposer publiquement ses œuvres à Montréal et à Londres et aussi à se joindre à des associations professionnelles reconnues. La correspondance montre que Sharp milite avec force en faveur de McNicoll avant son élection à la RBA. « Dolly a travaillé très dur, » écrit McNicoll à son père. « Elle est allée parmi les membres et les a conduit jusqu’à mes peintures [;] s’ils ne les aimaient pas, elle retournait en chercher d’autres. » En retour, McNicoll permet à Sharp de présenter son travail au Canada et celle-ci expose au moins à une occasion à l’AAM.

 

Helen McNicoll, Sous les arbres, v.1910

Helen McNicoll, Beneath the Trees (Sous les arbres), v.1910

Huile sur toile, 60 x 49,5 cm, McMichael Canadian Art Collection, Kleinburg

Malgré le succès professionnel qu’atteint McNicoll pendant sa vie, quand les premières histoires de l’art canadien ont été écrites dans les années 1920, son nom est omis, comme l’est celui de la majeure partie de ses collègues femmes. Dans une nouvelle forme de récit nationaliste, les vastes paysages sauvages ont préséance sur les calmes scènes domestiques comme Sous les arbres, v.1910, de McNicoll. Ce n’est qu’à la toute fin du vingtième siècle que l’on commence à accorder un peu de reconnaissance à cette artiste et à ses pairs, à titre de professionnelles, et ce, grâce aux efforts d’historien(ne)s de l’art et de conservateurs(trices) féministes qui se sont efforcés de réhabiliter leur travail. Toutefois, la recherche sur les artistes femmes canadiennes dans les années précédant la Première Guerre mondiale est encore bien loin derrière celle consacrée à leurs pairs féminins en France, en Angleterre et aux États-Unis.

 

Cet essai est extrait de Helen McNicoll : sa vie et son œuvre par Samantha Burton.

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