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Joyce Wieland Sa vie et son œuvre par Johanne Sloan

Joyce Wieland (1930-1998) commence sa carrière comme peintre à Toronto avant de s’installer à New York, en 1962, où elle se fait rapidement un nom en tant que cinéaste expérimentale. Les années 1960 et 1970 sont prolifiques pour l’artiste, à mesure qu’elle explore divers matériaux et procédés, et que ses œuvres se politisent ouvertement, traitant de nationalisme, de féminisme et d’écologie. Wieland retourne à Toronto en 1971. En 1987, le Musée des beaux-arts de l’Ontario présente une rétrospective de son travail. Dans les années 1990, Wieland apprend qu’elle est atteinte de la maladie d’Alzheimer; elle s’éteint en 1998.


Les premières années

Joyce Wieland est née le 30 juin 1930 à Toronto, la benjamine des immigrants britanniques Sydney Arthur Wieland et Rosetta Amelia Watson Wieland. La famille de son père compte plusieurs générations d’acrobates et d’artistes de music-hall. Puisque les parents de Wieland meurent tous les deux avant qu’elle n’atteigne l’adolescence, elle et ses aînés, Sid et Joan, éprouvent des difficultés à survivre dans la misère et un foyer instable. Démontrant une aptitude pour l’expression visuelle dès son jeune âge, Wieland fait des études à la Central Technical School de Toronto, où elle s’inscrit d’abord en création de mode. À cette école secondaire, elle acquiert les compétences nécessaires qui lui permettront plus tard de travailler dans le domaine de la conception graphique. C’est également à cette école qu’elle entre pour la première fois en contact avec des sculpteurs et des peintres, tels que Doris McCarthy (1910-2010) dont elle suit les cours. Dotée d’un esprit libre et d’une esthétique bien à elle, McCarthy, qui est engagée à fond dans sa pratique, s’avérera un modèle important pour Wieland.


Joyce Wieland, Sans titre (Moi, petite fille), n.d., encre sur papier, 20 x 20,2 cm, collection particulière
Joyce Wieland en 1955, photographiée par Warren Collins


La naissance d’une artiste

Après avoir terminé ses études, en 1948, Wieland travaille comme graphiste au début des années 1950, tout en élaborant sa propre pratique artistique. Elle cohabite avec des amis avant de finalement s’installer dans son propre studio du centre-ville de Toronto, où elle habite seule, ce qui est peu commun pour une jeune femme à l’époque. Elle côtoie d’autres d’artistes et fraye avec la bohème de la ville. Au début de la vingtaine, elle voyage également en Europe à plusieurs reprises. Vive d’esprit et pleine d’entrain aux dires de tous, Wieland s’entoure de nombreux amis et admirateurs tout au long de sa vie. Elle rencontre l’artiste Michael Snow (né en 1928), alors qu’ils travaillent tous les deux chez Graphic Associates, une entreprise qui réalise des films commerciaux et d’animation. Le couple se marie en 1956 et demeure ensemble plus d’une vingtaine d’années.


Joyce Wieland et Michael Snow en 1964, photographiés par John Reeves
Carton d’invitation à l’exposition Joyce Wieland: New Paintings à l’Isaacs Gallery (Toronto), 1963

Wieland commence à remporter du succès comme artiste à la fin des années 1950, alors qu’elle participe à des expositions collectives, et obtient sa première exposition individuelle en 1960. Peu après, elle s’associe à l’Isaacs Gallery de Toronto, avec laquelle elle entretiendra des liens pendant de nombreuses années. Avrom Isaacs représente de nombreux artistes canadiens de premier plan, dont Graham Coughtry (1931-1999), Gordon Rayner (1935-2010), Jack Chambers (1931-1978), Greg Curnoe (1936-1992) et Snow.



Les années à New York

En 1962, Wieland et Snow s’installent à New York, où ils resteront jusqu’en 1971, et vivent dans des espaces industriels convertis de Lower Manhattan. Les années 1960 sont remarquablement prolifiques pour Wieland. Elle continue de peindre, du moins au début de la décennie, tout en étendant sa pratique artistique à d’autres procédés et matériaux. 


Joyce Wieland à New York en 1964, photographiée par John Reeves

Ses œuvres de ces années-là montrent à quel point elle est sensible aux courants artistiques dominants de l’époque, comme le pop art et l’art conceptuel, bien que son interprétation de ceux-ci soit toujours originale et idiosyncrasique. Plusieurs de ses séries importantes voient le jour au cours de cette décennie : les tableaux presque abstraits recelant des messages, des symboles et des dessins érotiques; les collages et assemblages sculpturaux; les tableaux filmiques; les tableaux désastres; les assemblages de pellicule plastique; les courtepointes et autres objets faits de tissu; ainsi que les œuvres fondées sur le langage. C’est également durant cette période qu’elle réalise la plupart de ses films expérimentaux.

Joyce Wieland, Salle de réfrigération I, 1964, bois, métal et plastique, 73,7 x 58,9 x 27,9 cm, Collection d’œuvres d’art de l’Université de Lethbridge

          À ce stade de la vie artistique de Wieland, un clivage s’opère entre sa pratique en art visuel et sa carrière de cinéaste expérimentale. Les galeries new-yorkaises constituent un monde clos et exclusif qu’elle ne parvient pas à percer, de sorte que ses séries de tableaux, d’assemblages et d’œuvres aux techniques mixtes sont exposées à Toronto (et ailleurs au Canada), tandis qu’à New York, elle fait partie d’une communauté de cinéastes expérimentaux solidaire et stimulante. Aujourd’hui encore, ses films sont appréciés dans le monde entier; sa pratique en art visuel, en revanche, est peu connue en dehors du Canada.

          Wieland étudie le cinéma et l’animation alors qu’elle travaille dans le domaine de la conception graphique, ce qui l’encourage à s’engager dans cette voie avec confiance. En 1963, elle commence à présenter ses films aux côtés d’amis et de collaborateurs américains tels que Hollis Frampton (1936-1984), Shirley Clarke (1919-1997) et les frères Kuchar (Mike, né en 1942; George, 1942-2011), ainsi que Snow. D’abord diffusés lors de séances de projection informelles organisées à New York par le critique et cinéaste underground Jonas Mekas (né en 1922) ou par d’autres, ses films expérimentaux sont rapidement présentés dans des établissements prestigieux (en 1968, par exemple, le Museum of Modern Art de New York présente Five Films by Joyce Wieland) et des festivals de film internationaux en Allemagne, en Belgique, en France et ailleurs dans le monde. Ses films, tels que Patriotism, Part II, 1964; Water Sark, 1965; Rat Life and Diet in North America, 1968; et Reason over Passion / La raison avant la passion, 1969, font l’objet d’une grande attention et suscitent l’admiration pour leur combinaison de rigueur formelle, de tranchant politique et d’humour.

Joyce Wieland, Water Sark, 1965, film 16 mm, couleur, sonore, 13 min 30 s,
Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa
Dans Water Sark, 1965, Wieland se filme et filme des objets dans sa cuisine de façon à représenter un espace féminin


Une conscience politique

Durant les années 1960, Wieland s’intéresse davantage à la politique, au nationalisme et à l’activisme. Comme beaucoup d’autres de sa génération, elle participe à des actions collectives de lutte contre la guerre du Vietnam. Elle est en avance sur son temps de par l’importance qu’elle accorde aux questions écologiques. Elle est au fait des injustices raciales aux États-Unis, et son adhésion aux idéaux féministes s’inscrit également dans le cadre d’une conscience politique élargie. Alors qu’elle vit toujours à New York, Wieland commence à suivre les débats politiques au Canada. À la fin des années 1960, elle est dans un premier temps emportée par la trudeaumanie, la vague d’engouement occasionnée par l’arrivée au pouvoir de Pierre Elliott Trudeau, avant de se tourner, quelques années plus tard, vers la branche nationaliste radicale du Nouveau Parti démocratique, le Waffle, fondée en 1969.


Joyce Wieland, Betsy Ross, voyez ce qu’ils ont fait du drapeau que vous avez confectionné avec tant de soin, 1966, techniques mixtes, 56 x 34,3 cm, collection particulière
Le premier ministre Trudeau au congrès d’investiture du Parti libéral à Ottawa en 1968

La vie à New York dans les années 1960 stimule Wieland à de nombreux niveaux, mais l’orientation idéologique des États-Unis semble beaucoup lui peser. Elle explique son retour ultérieur au Canada comme suit : « Je sentais que ne je pouvais plus faire de déclarations esthétiques à New York. Je ne voulais pas faire partie de la structure corporatiste qui engendre le Vietnam1. »

          En 1971, le Musée des beaux-arts du Canada (à l’époque la Galerie nationale du Canada) lui dédie une exposition individuelle, intitulée Véritable amour patriotique, inaugurée le 1er juillet, à l’occasion du Jour de la Confédération (aujourd’hui appelé la « Fête du Canada »). Il s’agit de la première exposition individuelle que le Musée consacre à une femme artiste canadienne de son vivant. Le responsable de l’exposition, Pierre Théberge – conservateur de l’art canadien contemporain et, plus tard, directeur du Musée –, tient le travail de Wieland en haute estime, tout comme Jean Sutherland Boggs, alors directrice de l’établissement et première femme à occuper ce poste, de 1966 à 1976. 

Vue de Gâteau de passion arctique, 1971, construction et techniques mixtes, dans l’exposition Véritable amour patriotique, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa

          L’exposition est composée d’œuvres qui transforment des symboles et des icônes familiers de la nation canadienne : des drapeaux unifoliés tricotés; une petite sculpture représentant un personnage féminin avec un castor à chaque sein, intitulée Spirit of Canada Suckles the French and English Beavers (L’esprit du Canada allaite les castors français et anglais), 1970-1971; une image composée des lèvres chantant l’hymne national; des vues de paysages idiosyncrasiques; et des slogans bilingues. Elle renferme également divers éléments éphémères tels que l’énorme œuvre comestible Arctic Passion Cake (Gâteau de passion arctique), 1971, et les bouteilles de parfum Sweet Beaver (Castor doux), qui sont à vendre. De plus, Wieland réalise une œuvre-livre, intitulée Véritable amour patriotique, en accompagnement à l’exposition.

          N’étant pas exactement une célébration de l’esprit national, Véritable amour patriotique met au défi les visiteurs de repenser leur engagement nationaliste en opposant délibérément les sensibilités canadiennes et américaines. Et bien que l’exposition n’aborde pas de front la question du nationalisme québécois, Wieland ne l’ignore pas pour autant. D’ailleurs, en 1972, elle réalise un film expérimental mettant en vedette l’auteur et séparatiste québécois bien connu Pierre Vallières. Par l’entremise de son œuvre, Wieland participe à un débat plus large sur l’identité nationale, même si elle refuse que sa pratique soit didactique dans sa prise de position politique.



Le retour au Canada et les années suivantes

Peu après l’exposition au Musée des beaux-arts du Canada, Wieland et Snow quittent New York et retournent vivre à Toronto. Wieland poursuit son activisme politique : elle participe à des protestations contre la construction d’un barrage hydroélectrique à la baie James, en solidarité avec les Cris de la région, et est également impliquée dans le groupe Canadian Artists’ Representation (CAR, qui deviendra plus tard CARFAC, avec l’ajout de son équivalent de langue française, Le Front des artistes canadiens), qui est à l’origine du système de paiement aux artistes par les institutions et les organismes pour l’exposition et la reproduction de leurs œuvres.


Joyce Wieland, The Far Shore, 1976, film 35 mm, couleur, sonore, 105 min, Bibliothèque et Archives Canada, Ottawa
Dans ce photogramme tiré de The Far Shore, 1976, le peintre Tom McLeod et son amoureuse, Eulalie de Chicoutimi, se baignent dans un lac dans le Nord

Au début des années 1970, Wieland consacre l’essentiel de son énergie créatrice à la réalisation d’un long métrage, The Far Shore; elle en écrit le scénario, le réalise, le coproduit et investit beaucoup de temps à la recherche de financement. À la sortie du film, en 1976, certains admirateurs du cinéma expérimental de l’artiste ne savent trop que penser de ce mélodrame d’époque, une sorte d’histoire parallèle basée sur l’emblématique peintre canadien Tom Thomson (1877-1917) et son amoureuse, un personnage féminin purement fictif. Ce film est aujourd’hui apprécié pour son approche novatrice du paysage et des rapports hommes-femmes, et en tant qu’authentique expérimentation sur le genre. 


GAUCHE : Joyce Wieland, La mort de Wolfe, 1987, huile sur toile, collection particulière DROITE : Joyce Wieland, Sans titre (Femme et renard), 1986-1988, huile sur toile, 235 x 245 cm, succession Joyce Wieland 

          Wieland et Snow mettent fin à leur mariage à la fin des années 1970. Wieland retourne à la peinture dans les années 1980, et conçoit dans la plupart des cas une imagerie hallucinatoire portant sur la sexualité et la spiritualité plutôt que sur des questions ouvertement politiques. En 1987, le Musée des beaux-arts de l’Ontario lui consacre une rétrospective. L’exposition propose un examen critique de son œuvre ainsi qu’une synthèse des deux volets de sa production artistique : ses œuvres d’art visuel et ses films expérimentaux y sont présentés côte à côte.

          Dans les années 1990, l’état de santé de Wieland se détériore et elle apprend qu’elle est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Un groupe d’amies l’accompagne et prend soin d’elle durant les dernières années de sa vie. Elle s’éteint à Toronto le 27 juin 1998.


Joyce Wieland en 1988, photographiée par Michael Torosian