La tyrannie du coin 1962

La tyrannie du coin 1962

Harold Town, La tyrannie du coin (série Sashay), 1962
Huile et lucite sur toile, 205,7 x 188,7 cm
Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa

En 1962, Town entreprend une série de toiles grand format qui s’éloignent de la manipulation luxuriante et spontanée de la peinture caractérisant sa période expressionniste abstraite. Il fixe un certain nombre de règles prédéterminées qui gouvernent la composition. Comme l’indique le titre, les coins de l’œuvre en constituent le point de départ. Il place un triangle dans chaque coin, bien que celui du coin supérieur droit ait glissé quelque peu et que celui du coin inférieur droit se soit déplacé loin vers la gauche. Avant de peindre sur la toile apprêtée, Town y applique de minces lavis de peinture bleu-noir au centre, puis penche la toile de façon à faire couler la peinture, créant des formes amorphes dans une zone dictée par le hasard. Il comble certaines zones de noir, créant ainsi une tension entre fond et figure le long des rebords irréguliers où les zones noires prennent fin et semblent envahies par le gris. Les zones noires ont ainsi tendance à s’éloigner et pourraient être perçues comme le fond, si ce n’était des motifs créés par les anneaux et les points reposant à la surface.

 

Ces anneaux, que Town, à la blague, qualifie de « beignes », évoquent le symbole employé pour représenter des arbres dans les plans au sol de l’architecture, un parallèle que Town confirme à la même époque, lors de son premier vol lui permettant de voir d’une perspective aérienne les régions boisées. Traversant la zone grise près de la partie supérieure de la toile, une forme mécanique — une sorte de tuyau? une pomme de douche? un pinceau? — semble se déplacer de la droite vers la gauche, laissant dans son sillage une série de lignes parallèles. En dessous se trouve une série de petites formes et de lignes noires en mouvement, de même que des touches de couleur, le tout évoquant une installation électronique rudimentaire ou un alphabet primitif. Une espèce de hiéroglyphe de plus grande taille semble presque s’approcher de nous, à la manière d’un personnage de bande dessinée. Toutes ces formes animées sont liées par la répétition soutenue de lignes diagonales, horizontales et verticales qui font écho aux bords des quatre triangles situés dans les coins; pourtant, ces éléments hétérogènes semblent appartenir à des lexiques différents. Ensemble, ils ne possèdent pas de sens cohérent. S’il est impossible d’en établir la signification, cette composition abstraite nous interpelle par le rythme inexorable créé par le noir, le blanc et les motifs, juxtaposé à un espace organique et amorphe qui donne l'impression de posséder sa propre respiration.

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