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Lazare 1941

Lazare 1941

Jean Paul Lemieux, Lazare, 1941 
Huile sur masonite, 101 x 83,5 cm
Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto

Lazare compte parmi les témoignages les plus achevés de la période « primitiviste » de Jean Paul Lemieux, qui s’échelonne de 1940 à 1946. Cette œuvre narrative se développe en quatre scènes unifiées par un chemin serpentant la composition. Le regard s’arrête d’abord sur une église dont le peintre a supprimé le toit et le chevet. La vue plongeante nous montre le curé prêchant à ses ouailles plus ou moins attentives. On y admire le goût de Lemieux pour les détails cocasses, comme ce fidèle endormi, la tête appuyée sur une colonne, ou encore les deux hommes qui bavardent au jubé.

 

À l’extérieur, on découvre trois autres scènes. En bas à droite, un convoi funèbre se dirige vers le cimetière où le Christ, vêtu d’un complet, bénit Lazare qu’il vient de ressusciter. À gauche, la guerre fait rage : six bombardiers survolent les ruines; habitants et parachutistes s’entretuent. Au loin, une goélette vogue en direction de la catastrophe, sous un ciel bleu animé de nuages blancs.

 

Art Canada Institute, Jean Paul Lemieux, Study for Corpus Christi, c. 1944
Jean Paul Lemieux, Étude pour « La Fête-Dieu à Québec », v. 1944, gouache, aquarelle et crayon sur papier, 45,7 x 30,5 cm, Musée national des beaux-arts du Québec, Québec.

Lemieux expose ici la vie tranquille d’une petite communauté canadienne-française, réconfortée par les propos de son curé sur le miracle de la résurrection de Lazare, pendant que la guerre gronde en Europe. À première vue, son récit semble s’inscrire dans le registre de l’art populaire. C’est l’avis de son ami, l’ethnologue Marius Barbeau (1883-1969), qui y voit une imagerie primitive et folklorique.

 

Pourtant, Lazare est l’œuvre sophistiquée d’un peintre remarquablement cultivé. D’une part, le synthétisme des plans de l’église et la réactualisation de la résurrection de Lazare font écho à l’École de Pont-Aven et à la peinture nabie qui inspirent le renouveau de l’art religieux au Québec entre les années 1930 et 1960. L’œuvre de Lemieux se situe dans cette mouvance en montrant qu’une pratique religieuse superficielle ne peut pas nourrir une vie spirituelle authentique.

 

D’autre part, le peintre emploie la perspective cavalière, pratiquée à Sienne et à Florence par les peintres du Quattrocento, et qui réapparaîtra plus tard dans les natures mortes de Paul Cézanne (1839-1906). Ce type de perspective en surplomb crée un espace narratif en étageant la vue et en réduisant le chevauchement.

 

Parallèlement à ces affinités européennes, Lazare est redevable au réalisme social de la Ashcan School que Lemieux découvre aux États-Unis au début des années 1930. Plusieurs aspects s’y réfèrent, comme la caricature et l’ironie, mais nous retiendrons principalement l’aspect dénonciateur qui résulte du voisinage de la scène de guerre et celle du sermon. Ces deux évènements confrontent le drame et le détachement, le bombardement des populations civiles et la vie insouciante d’un peuple assujetti au pouvoir de l’Église.

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