N’ayant bénéficié d’aucun apprentissage en art, mais doué d’un beau talent naturel, Louis Nicolas a tout de même développé un style bien à lui dans ses dessins, faits à la plume et à l’encre. Il a pris ses modèles, comme on le faisait couramment de son temps, dans les gravures illustrant les livres d’histoire naturelle de ses prédécesseurs. Ses pages sont parfois trop remplies ou ses dessins, fantaisistes, il n’en reste pas moins que la plupart du temps, il nous donne une bonne idée des sujets représentés.

 

 

Un style à lui

Art Canada Institute, Louis Nicolas, Anonymous, Purgatory (Le Purgatoire)
Anonyme, Le Purgatoire, s. d., huile sur toile, 84,3 x 60,5 cm, collection des Messieurs de Saint-Sulpice, Montréal, Québec.

La formation que Louis Nicolas reçut chez les jésuitesvisait à l’apprentissage de la philosophie et des langues. Certains jésuites avaient développé des connaissances en mathématiques et en astronomie. L’art ne faisait pas partie du curriculum. Cela n’empêcha ni Louis Nicolas ni certains de ses contemporains de manifester un certain talent artistique. On sait, par exemple, que les jésuites Jean Pierron (1631-1700) et Claude Chauchetière (1645-1709) peignaient des scènes à contenu religieux qu’ils utilisaient dans leur prédication aux Autochtones. Une peinture anonyme de la période montre un homme enchaîné dans les flammes. Dans le coin droit en bas du tableau paraît une inscription en algonquin qui se lit comme suit : « Regardez-moi. Voyez combien je souffre dans ces flammes. Vous souffrirez de la même manière si vous ne vous convertissez pas. Peinez maintenant; courageusement tant que vous êtes sur terre ».

 

Les Relations des jésuites qui rapportent les activités des missionnaires en Nouvelle-France ne mentionnent pas le talent de Nicolas pour le dessin, même pas quand il accompagna Jean Pierron en territoire iroquois. À en juger par les dessins qu’il nous reste de sa main – les illustrations du Codex canadensis, maintenant conservées au Gilcrease Museum à Tulsa, en Oklahoma –, il était doué d’un talent naturel, mais n’avait pas reçu de formation particulière en art. Dans ses représentations des Autochtones, de leurs habitations, de leurs moyens de transport, il n’a recours ni à la perspective ni au clair-obscur. Il se contente de juxtaposer ses données et de remplir ses pages de dessins linéaires. Ses oiseaux sont parfois disposés comme dans un trophée de chasse, orientés dans toutes les directions, tout en étant réalistes.

 

Art Canada Institute, Louis Nicolas, Habitations, Codex Canadensis
Louis Nicolas, Habitations, Codex canadensis, page 20, s. d., encre sur papier, 33,7 x 21,6 cm, Gilcrease Museum, Tulsa, Oklahoma.
Art Canada Institute, Louis Nicolas, The Swift (Le Martinet), Codex Canadensis
Louis Nicolas, Le Martinet, Codex canadensis, page 43, s. d., encre sur papier, 33,7 x 21,6 cm, Gilcrease Museum, Tulsa, Oklahoma.

 

Dans tout le Codex canadensis, Nicolas est constant dans sa façon de dessiner et ne montre aucune évolution de style. Il a dû les faire dans une période relativement courte dans les années 1690 et les a fait relier dans un même volume. Chaque détail est rendu avec soin à la plume et à l’encre, qu’il représente les tatouages sur le corps des hommes, le treillis de nerfs dans les raquettes, les écailles des poissons, les poils des phoques, les plumes des oiseaux ou les longues queues flottantes des chevaux. Bien plus, Nicolas use systématiquement de hachures pour donner du volume à ses créatures. Il utilise aussi les zigzags pour suggérer les ondulations de l’eau, la fourrure et le plumage, comme dans ses dessins de hiboux.

 

Quelques-uns de ses croquis sont colorés. Par exemple, Nicolas (ou quelqu’un d’autre plus tard) a peint les amphibies en bleu, pour bien montrer qu’ils sont capables de vivre dans l’eau, et il a ajouté des langues en rouge brillant à quelques-uns de ses animaux. La page qui ouvre la section des oiseaux est particulièrement colorée. Le cœur rouge, qui paraît sur l’aile du « Characaro » sur une autre page de cette section, est évidemment un rendu artistique de la tache rouge qui paraît sur l’aile de cet oiseau.

 

 

Les sources gravées

Art Canada Institute, Louis Nicolas, Interior of Conrad Gessner’s The History of Animals (Historiae Animalium)
Le livre de Conrad Gessner, Historia animalium, 1551, vol. I.

On peut établir que les dessins du Codex canadensis furent faits après le retour de Louis Nicolas en France – probablement dans les années 1690. Il ne fait jamais allusion à des dessins qu’il aurait exécutés en Nouvelle-France. Au contraire, au livre 9 de son Histoire naturelle des Indes occidentales, il déclare souhaiter « avoir profondément imprimé dans [s]on imagination » la figure de tous les « tres Beaux oyzeaux qu’on voit, et sur la mer, et sur les lacs, sur les rivières, et sur la Terre, et enfin sur les arbres de l’Amerique ».

 

Sans doute, pour compenser l’absence d’esquisses faites sur place, il refit de mémoire ce qu’il avait observé chez les Autochtones. Mais, pour les « portraits » des rois ou capitaines des divers peuples – comme par exemple pour le Roy de La grande Nation des Nadouessieouek –, il s’est inspiré directement des contours des personnages gravés dans les Historiae Canadensis seu Novae Franciae Libri Decem, 1664, du père François Du Creux (1596-1666).

 

Les cinq volumes des Historiae Aninalium, 1551-1558, 1587 de Conrad Gessner (1516-1565) ont également aidé Louis Nicolas à reconnaître les animaux qu’il avait vus au Canada. Il s’inspira des gravures dans Gessner pour créer ses figures – comme par exemple, celles de la loutre ou du castor. Pour les plantes, il a pu s’inspirer de ce qu’il pouvait voir dans les jardins en France, mais il s’est probablement aussi inspiré de gravures, sauf que ses sources nous échappent encore. L’image d’une fleur de la passion, qui vient d’une source imprimée, à la fin des représentations de ses plantes canadiennes, est indicatrice en ce sens.

 

Art Canada Institute, Louis Nicolas, Drawing of a passiflora by Eugenio Petrelli
essin d’une fleur de la Passion par Eugenio Petrelli qui a servi de frontispice dans un livre publié en 1610 par le jésuite Antonio Possevino.
Art Canada Institute, Louis Nicolas, Branch of the White Cedar of Canada (Branche du cedre blanc du canada), Codex Canadensis
Louis Nicolas, Branche de cedre blanc du canada, Codex canadensis, page 26, s. d., encre sur papier, 33,7 x 21,6 cm, Gilcrease Museum, Tulsa, Oklahoma.

 

Il va sans dire que Nicolas n’était pas le seul à opérer de cette façon au dix-septième siècle. Les illustrateurs en histoire naturelle procédaient souvent ainsi. Même s’il s’était inspiré de gravures déjà publiées dans des livres, Louis Nicolas a produit des illustrations qui ne ressemblent pas à leur modèle. Son guerrier Noupiming, par exemple, bien que dépendant d’un guerrier dans Du Creux, tient une hache plutôt qu’une pipe et ne porte pas de mante. En général, les illustrations de Nicolas sont plus riches d’informations que les modèles très conventionnels dont il s’inspire. Ses figures d’Autochtones sont entourées d’armes et autres objets : tomahawks, boucliers, sacs à tabac, arcs et flèches.

 

Art Canada Institute, Louis Nicolas, Squirrels and Rats (Écureuils et rats), Codex Canadensis
Louis Nicolas, Écureuils et rats, Codex canadensis, page 28, s. d., encre sur papier, 33,7 x 21,6 cm, Gilcrease Museum, Tulsa, Oklahoma.
Art Canada Institute, Louis Nicolas, Ducks (Canards), Codex Canadensis
Louis Nicolas, Canards, Codex canadensis, page 70, s. d., encre sur papier, 33,7 x 21,6 cm, Gilcrease Museum, Tulsa, Oklahoma.

 

Tout en prenant pour modèles des animaux et des oiseaux européens, Louis Nicolas a su les adapter aux espèces observées en Nouvelle-France – comme il l’a fait pour la Papace ou perdris grise, qui s’inspirait d’un lagopède dans Gessner, maintenant additionné de plumage autour du cou et sur la tête et d’une magnifique queue. Il lui est arrivé d’utiliser la même source pour représenter deux animaux différents, comme son Rat de Virginie et son Rat commun dans tout Le païs, tous deux sur la page 28 du Codex. Ces deux rats sont tout à fait semblables, sauf que l’un est un peu plus petit que l’autre et a des oreilles et une queue différentes. Il s’est parfois risqué à tenter de représenter ses modèles en vie, plutôt que morts comme c’était courant, comme par exemple sa loutre mangeant un poisson, ou son castor à la queue repliée et posé sur le sol (ou nageant dans l’eau?).

 

Nicolas s’est aussi inspiré de cartes déjà existantes. Sa grande carte de la vallée du Saint-Laurent vient de Du Creux; et celle de la Manitounie, du Recueil de voyages, 1681, de Melchisédec Thévenot. Mais une fois de plus, Louis Nicolas y a laissé des traces mettant à jour certaines informations et ajoutant des représentations d’animaux (un serpent et un poisson) sur la carte de la Manitounie.

 

 

Plumes, encre et papier

Art Canada Institute, Louis Nicolas, Valentin de Boulogne, Saint Paul Writing His Epistles (Saint Paul écrit ses épîtres), c. 1616–20
Valentin de Boulogne, Saint Paul écrivant ses épîtres, vers 1616-20, huile sur toile, 133 x 99,3 cm, Museum of Fine Arts, Boston.

Les dessins de Louis Nicolas sont faits à la plume et à l’encre. La plume devait être semblable à la plume d’oie qu’on voit dans la main de Saint Paul écrivant ses épîtres, tableau de Valentin de Boulogne (1591-1632) daté vers 1616-1620. L’encre la plus commune à l’époque était l’encre métallo-gallique, faite de sels de fer et d’acides tanniques, tirés de sources végétales, comme les glands de chêne, qui donnaient un produit tirant ou sur le pourpre ou sur le brun. Avec le temps, l’encre utilisée dans le Codex a pris une belle couleur brun foncé, faisant penser à la sépia, l’« encre » de la seiche.

 

Quelques-uns des dessins du Codex ont été rehaussés de couleurs à l’aquarelle, ou peut-être à la tempera, comme le Sauvage de la nation des eschimaux ou le Grand Bœuf du nouveau D’Anemar En amerique. Il se peut, comme il arrivait souvent, que la couleur ait été ajoutée à une date ultérieure. De toute manière, celui qui colora certains dessins n’en abusa pas, se contentant de ne pas franchir les lignes de contours de Nicolas (voyez la série des canots dessinés avec le Sauvage de la nation des eschimaux) sauf quand il s’agissait de suggérer l’eau. Seule la page qui ouvre la section des oiseaux fait usage de plusieurs couleurs à la fois.

 

Nicolas avait choisi son papier avec soin. Chaque page a exactement la même dimension et est de bonne qualité. Il fit ses dessins sur des doubles pages pliées au milieu. Quand il l’apporta à un relieur pour en faire un volume, l’artisan les cousit étroitement. Il arrive que les bords à gauche des pages soient pris dans le « sillon » (le pli au centre où le papier est cousu à la tranche). Sur la page 20, par exemple, la lettre f, annonçant le numéro des figures représentées, a presque disparu. Le papier utilisé par Louis Nicolas était fait de fibres de lin et s’est très bien conservé. Le manuscrit que nous connaissons sous le nom de Codex canadensis a gardé toute la fraîcheur d’un livre récemment publié, malgré sa date.

 

Art Canada Institute, Louis Nicolas, Man of the Esquimaux Nation (Sauvage de la nation des eschimaux), Codex Canadensis,
Louis Nicolas, Sauvage de la nation des eschimaux, Codex canadensis, page 17, s. d., encre sur papier, 33,7 x 21,6 cm, Gilcrease Museum, Tulsa, Oklahoma.
Art Canada Institute, Louis Nicolas, Large Ox of New Denmark in America (grand Boeuf du nouveau D’Anemar En amerique), Codex Canadensis
Louis Nicolas, Grand Bœuf du nouveau D’Anemar En amerique, Codex canadensis, page 79, s. d., encre sur papier, 33,7 x 21,6 cm, Gilcrease Museum, Tulsa, Oklahoma.

 

Chaque page mesure 22 centimètres sur 33 centimètres – autrement dit, la moitié des doubles pages utilisées par Louis Nicolas. Il n’y a que l’illustration consacrée au navire de Jacques Cartier et les cartes géographiques qui utilisent la double page. Comme on n’y voit aucune trace de couture au centre, on a l’impression que ces pages ont simplement été glissées dans l’album une fois terminées. C’était un usage assez courant pour les cartes. Cela permettait de les retirer du volume, de les faire encadrer et de les utiliser individuellement.

 

 

La reliure du Codex

Art Canada Institute, Louis Nicolas, Codex Canadensis
GAUCHE : Codex canadensis, s. d., tranche avec l’inscription : « LES RARET[ÉS] DES INDES ». Gilcrease Museum, Tulsa, Oklahoma. DROITE : Codex canadensis, s. d., couverture, Gilcrease Museum, Tulsa, Oklahoma.

Le Codex canadensis est dans une belle reliure en maroquin rouge, décorée de fleurs de lys dans les coins et marquée aux armoiries de Louis XIV au centre. Est-ce Nicolas qui avait lui-même fait ce choix? On a suggéré que pour donner plus de valeur à un manuscrit dans le marché des livres rares au dix-neuvième siècle, il arrivait qu’on insérât ses pages dans une reliure empruntée à un autre livre. Ce genre de remboîtage se pratiquait assez souvent et était particulièrement tentant dans le cas d’un manuscrit dont on ignorait la provenance.

 

Toutefois, la professeure émérite Germaine Warkentin, qui a étudié le Codex canadensis au Gilcrease Museum, conclut après examen minutieux, que l’actuelle reliure est très probablement la reliure originale. Elle donne deux raisons pour appuyer son dire : d’une part, les armoiries qui paraissent en couverture sont celles que Louis XIV utilisait entre 1688 et 1694, donc très près des dates suggérées par les pages de dédicace du Codex; d’autre part, quand on sait comment Louis Nicolas a tenté de se bien faire voir du roi et de sa famille par des dons, il n’est pas étonnant qu’il ait demandé à son relieur d’orner la couverture du Codex comme il l’a fait. Il était courant à l’époque pour un auteur cherchant les faveurs royales, de faire don de son manuscrit original au roi. Tant que nous n’aurons pas la preuve du contraire, il est donc raisonnable de croire que la reliure du Codex canadensis est originale et a été voulue par Nicolas lui-même.

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