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Oviloo Tunnillie (1949-2014) est une artiste inuite internationalement respectée du territoire du Nunavut dans l’Arctique canadien. Dans le hameau de Cape Dorset (’Kinngait’ en inuktitut) du sud de l’île de Baffin, où Oviloo s’est établie comme sculpteure, ce sont normalement les hommes qui sont sculpteurs tandis que les artistes féminines créent des dessins, des gravures et des textiles. Défiant les conventions, Oviloo s’est forgé une carrière exemplaire en tant que sculpteure sur pierre. Son travail va à l’encontre des stéréotypes inuits, explorant avec audace une vaste gamme de sujets, y compris le sentiment d’isolement, l’alcoolisme, la cruauté envers les animaux et la douleur. Elle a vendu sa première œuvre en 1966. Par la suite, elle a sculpté sans interruption de 1972 à 2012, quand elle a arrêté après avoir reçu un diagnostic de cancer. Cette maladie l’a emportée en 2014

 

 

Premières années

Toonoo, 1958, photographie de Charles Gimpel.
Mary Qayuaryuk (Kudjuakjuk), Sky Spirit (Esprit du ciel), 1977, gravure sur pierre sur papier, édition de 50, 55,9 x 71,1 cm, collection privée.

Oviloo Tunnillie est née en 1949 à Kangia, un des nombreux camps qui longent la côte du sud de l’île de Baffin. Elle est la deuxième enfant née de sa mère Sheokjuke (1928-2012) et de son père Toonoo (1920-1969).

 

Les parents d’Oviloo se sont mariés au début des années 1940, alors que Sheokjuke était adolescente. Sheokjuke est la sœur de l’artiste graphique bien connue Kenojuak Ashevak (1927-2013). Sa mère, Mary Qayuaryuk (1908-1982), aussi connue sous le nom de Kudjuakjuk, était une artiste graphique respectée, créant des sculptures à l’occasion, de la fin des années 1950 à sa mort. Elle  a d’abord été mariée avec un homme du nom de Pitseolak, mort de la fièvre en jeune âge, et a plus tard épousé un sculpteur, Kopapik ‘A’ (1923-1969). Toonoo a quant à lui fait partie d’une famille de cinq enfants — dont les garçons Ohito, Koperqualuk, Pilitsi et la seule fille Napatchie — la plupart desquels sont morts jeunes, sans enfants

 

La sœur aînée d’Oviloo, Nuvalinga, est née en 1946. Plusieurs autres enfants ont suivi Oviloo : Timoon (né en 1955), Jutai (1959-2015), Laimiki (né en 1962), Iqaluk (né en 1966) et Samonie (Sam) (1969-2017), ainsi que trois autres qui ont été adoptés dans la famille : Tuqiqi (né en 1964), Eegyvudluk (né en 1947) et Iyola (s.d.). Parmi les frères et sœurs d’Oviloo, Nungusuitok (née en 1964) a été confiée en adoption à Mary Qayuaryuk.

 

Cette carte de l’île de Baffin localise les camps de chasse et les hameaux où Oviloo et sa famille ont vécu avant de s’établir à Cape Dorset en 1972.

 

Quand elle était petite, Oviloo habitait avec sa famille à Kangia, un hameau de quatre ou cinq qammait (habitations semi-permanentes) habité par la famille élargie de Toonoo : ses tantes, ses oncles et ses cousins. En entretien, la sœur d’Oviloo, Nuvalinga, a expliqué que la famille est demeurée à Kangia pendant toute l’enfance d’Oviloo :

 

Nous habitions dans les qammait. À la fin des années 1950 et au tout début des années 1960, nous avons finalement déménagé. Au printemps ou en été, nous avions l’habitude de voyager plus loin au Sud pour ramasser tout ce que notre père pouvait chasser dans ces coins-là. Selon que nous étions durant la saison des canards ou des oies ou la saison des caribous ou des morses, nous nous déplacions vers différents secteurs afin que mon père puisse chasser. Durant l’hiver, nous revenions à Kangia pour y habiter jusqu’au printemps. . . 

 

Durant l’automne, il y avait beaucoup de chasse aux phoques. Nous avions l’habitude d’attraper des phoques du Groenland ou des phoques barbus et de cacher nos prises dans des secteurs différents. Durant l’hiver, quand nous étions à cours de viande à notre camp, notre père partait chercher de la viande dans une cachette

 

Toonoo, Mother and Child (Mère avec son enfant), 1960-1965, pierre, 16,5 x 6,9 x 7,7 cm, Winnipeg Art Gallery.
Oviloo Tunnillie, My Mother and Myself (Ma mère et moi), 1990, serpentinite (Kangiqsuqutaq/Korok Inlet), 23,3 x 20,5 x 9,8 cm, signée en syllabaire, Musée canadien de l’histoire, Gatineau.

Au cours des années 1950 et 1960, Toonoo, sculpteur respecté, vend régulièrement son travail à des marchands de fourrure du secteur. Il a été l’un des premiers artistes de Cape Dorset à obtenir une reconnaissance personnelle au début des années 1950. En 1953, ses sculptures figurent dans une exposition historique à l’occasion du couronnement royal chez Gimpel Fils à Londres. Un an plus tard, une autre exposition majeure, avec catalogue, Canadian Eskimo Art (Art canadien esquimau), organisée par le ministère des Affaires du Nord et des Ressources nationales, inclut deux de ses pièces : un touchant Boy Holding Dog (Garçon tenant un chien) et une audacieuse Rock Cod (Rascasse), toutes deux produites en 1953-1954. Les sculptures de Toonoo révèlent un traitement sensible tant de la pierre que du sujet, comme dans Mother and Child (Mère avec son enfant), 1960-1965, faisant partie de la collection de la Winnipeg Art Gallery (WAG). Des surfaces soigneusement polies rehaussent l’attitude introspective de la femme, qui se tient debout tranquillement tandis que son petit enfant jette un coup d’œil inquisiteur depuis le refuge protecteur de son amautik.

 

L’art de Toonoo fascine la jeune Oviloo et inspire plus tard son propre intérêt pour la sculpture. Le camp de la famille à Kangia se trouve près du site de beaux gisements de serpentinite et de pierre marbrière, dans la baie Andrew Gordon. Toonoo et deux autres sculpteurs bien connus résidant à Kangia dans les années 1950, Tikitu Qinnuayuaq (1908-1992) et Niviaqsi (1908-1959), se sont servi de ces matériaux pour leurs sculptures. Il n’empêche que l’art est toujours demeuré secondaire dans la vie de Toonoo. D’après les souvenirs de Nuvalinga, « il était un sculpteur et un chasseur; un chasseur plus qu’un sculpteur. »

 

 

Une enfance bouleversée

Au printemps 1955, alors qu’Oviloo Tunnillie a cinq ans, sa vie avec sa famille se termine brusquement. À cause de la colonisation européenne, les populations autochtones ont été atteintes par diverses maladies depuis le dix-neuvième siècle, notamment la tuberculose. Dans les années 1950, cette maladie a infecté un nombre accru d’Inuits. Au lieu de construire des hôpitaux dans le Nord, le gouvernement canadien a choisi d’amener de force les patients inuits dans des sanatoriums du Sud. Un navire du gouvernement canadien nommé le C. D. Howe est arrivé à Kangia pour examiner les résidents et détecter la tuberculose. Après avoir effectué des tests radiographiques à bord, le personnel médical dit à Oviloo et à sa famille qu’elle est atteinte de cette maladie et qu’au départ du navire, il l’amènerait dans un hôpital au Sud. Comme Oviloo le raconte plus tard :

 

Une équipe débarque du navire C. D. Howe du Gouvernement canadien durant une patrouille dans l’Arctique oriental à Cape Dorset, juillet 1951, photographie de Wilfred Doucette.
Vue intérieure des quartiers des Inuits à bord du C. D. Howe, juillet 1957, photographie de Wilfred Doucette.

 

Je me souviens qu’il y avait un navire dans la communauté sur lequel on faisait des examens médicaux. Un bateau est venu à notre tente pour nous prendre. C’est la première fois que je me suis mise à pleurer. C’était en 1955, quand j’avais cinq ans. On m’a dit que j’avais la tuberculose et que c’est pour ça qu’il fallait que je parte. . . . Je ne me rappelle pas vraiment ce qui m’est passé par la tête exactement mais je sais que j’étais vraiment triste parce que je quittais mon père et ma mère et que j’allais être seule. J’étais effrayée parce que je n’étais qu’une petite fille.

 

Oviloo a été soignée au Clearwater Lake Indian Hospital au Manitoba, où elle a vécu avec d’autres patients tuberculeux autochtones. À l’automne de l’année suivante, elle est retournée dans sa famille à Kangia, mais un an plus tard, la maladie est revenue et elle a de nouveau dû séjourner à l’hôpital au Manitoba, cette fois pour deux ans. Elle dit ceci de son second départ :

 

Cela me brisait le cœur de quitter ma mère et mon père à nouveau. Mon père et moi nous sommes allés demander aux infirmières et aux administrateurs du gouvernement de ne pas m’envoyer au loin parce que je ne voulais pas partir. Mais on n’a rien pu faire, alors j’ai à nouveau été envoyée à l’hôpital sur le C. D. Howe et j’ai passé pas mal de temps à pleurer sous la table. Nous sommes arrivés à Hamilton et j’ai passé un mois là-bas, puis j’ai été envoyée à l’hôpital de Ninga au Manitoba, près de Brandon. À cet endroit, j’avais un rendez-vous pour voir deux infirmières ou médecins femmes afin d’être examinée. . . . J’ai été sous leurs soins pendant deux ans, en 1957 et 1958.

 

Oviloo Tunnillie, Nurse with Crying Child (Infirmière avec enfant qui pleure), 2001, serpentinite (Kangiqsuqutaq/Korok Inlet), 25,7 x 15,6 x 9,5 cm, signée en syllabaire et datée de 2001, collection de John et Joyce Price.
Oviloo Tunnillie, Oviloo in Hospital (Oviloo à l’hôpital), v.2002, serpentinite (Kangiqsuqutaq/Korok Inlet) 38,1 x 12,7 x 20,3 cm, signée en syllabaire, collection de Paul et Mary Dailey Desmarais.

Durant ses deux séjours dans le Sud, entourée de personnel hospitalier ne parlant pas l’inuktitut, Oviloo éprouve des sentiments d’isolement qui ont marqué ses souvenirs de cette époque. Son traitement comprenait des périodes de repos au lit durant lesquelles le personnel médical l’attachait à son lit. Au moins un des médecins a abusé d’elle sexuellement. Oviloo allait plus tard évoquer cette période difficile de sa vie dans des œuvres telles que Nurse with Crying Child (Infirmière avec enfant qui pleure), 2001, et Oviloo in Hospital (Oviloo à l’hôpital), v.2002. Bien que l’expérience d’être déplacée vers les hôpitaux du Sud n’ait pas été exclusive à Oviloo, celle-ci demeure la seule artiste inuite à l’avoir évoquée directement dans son œuvre. Parlant de son voyage de retour, elle se remémore la joie de se retrouver à la maison, dans un cadre familier :

 

Puis, au cours du printemps [1958], je crois que c’était en avril, j’ai été renvoyée à Cape Dorset par avion. Et de là, j’ai été amenée au camp de mes parent par attelage de chiens. Ils habitaient alors à Nuvujuak [Nuvuqjuak]. Pendant le voyage, je me souviens comme j’étais contente d’être de retour à la maison. J’ai collectionné des pierres qui me plaisaient en chemin. J’avais commencé à les collectionner à Ninga, particulièrement les pierres blanches.

 

Âgée de huit ans quand elle retourne enfin dans sa famille, Oviloo trouve difficile la transition de devoir renouer avec la vie dans l’Arctique. Elle se souvient :

 

Quand j’y repense aujourd’hui, j’ai traversé des moments heureux et des moments malheureux. Après être revenue au camp de mes parents, j’ai eu de la difficulté à m’adapter parce que j’avais apparemment adopté trop de choses de la culture du Sud et que j’avais perdu un peu de mon inuktitut. . . . Quand quelqu’un a apporté de la viande vieillie et qu’on m’en a offert, j’ai vraiment pensé qu’ils essayaient de me tuer. Je ne pouvais pas communiquer avec eux en inuktitut et le goût ne me plaisait pas! Mais plus tard, j’ai réalisé que ce type de viande était un mets fin. J’avais vraiment envie de boire du lait. Comme je n’aimais pas le thé s’il n’y avait pas de lait dedans, je pensais que ma mère cherchait seulement à me faire pleurer.

 

C’était comme si je venais de rencontrer ma famille pour la première fois. Je n’arrivais pas à comprendre leurs façons de faire ou leur langue parce que je m’étais tellement habituée aux façons de faire du Sud. La culture des Inuits et celle des Qallunaat [non-Inuits] étaient très différentes à cette époque.

 

Oviloo Tunnillie, My Family (Ma famille), 2001, pierre, 7 x 11 x 9 pouces, collection privée. Oviloo décrit ceci comme une scène de l’époque où sa famille vivait encore sur les terres. Sheokjuke est enceinte de Jutai et porte le bébé Timoon dans son amautik. Oviloo et sa fille Nuvalinga se tiennent près de leur traîneau à chiens et de leur inuksuk. Toonoo est assis.

 

Oviloo s’adapte progressivement à la vie à la maison, avec sa famille, qui s’est agrandie en 1959. Sa mère donne le jour à un fils, Jutai, qui devient plus tard l’un des artistes dessinateurs et sculpteurs les plus originaux œuvrant à Cape Dorset. Oviloo aime évoquer le souvenir de cette période heureuse :

 

Plus tard, alors que j’étais de retour dans notre camp depuis un certain temps, ma mère accoucha. . . . Ça a été un moment heureux quand elle a eu son bébé, même si nous n’aimions pas avoir des infirmières ou des médecins dans les jambes à tout bout de champ. Plus tard, j’allais accompagner mon père en attelage de chiens. C’était amusant. Les chiens étaient si utiles à cette époque, pour tirer un traîneau avec plusieurs personnes dedans; ils étaient notre seul moyen de transport à cette époque.

 

Ouverture de la West Baffin Eskimo Co-operative à Cape Dorset, novembre 1961, photographie de Terrence Ryan.

Toutefois, cette même année, la vie devient plus difficile quand le père d’Oviloo, Toonoo, est envoyé dans un hôpital du Sud pour un an. La nature de sa maladie est inconnue, mais quand il revint en 1960, la famille déménage de Kangia à Igalaliq, un gros hameau près de Cape Dorset et situé près de gisements d’excellente pierre de serpentinite. Igalaliq est aussi la résidence principale d’un chef de camp respecté, du chamane Kiakshuk (1886-1966) et des sculpteurs Kiugak Ashoona (1933-2014) et Qaqaq Ashoona (1928-1996).

 

La famille d’Oviloo fait partie de la première génération d’artistes inuits à commercer à Cape Dorset dans les années 1940 et 1950 et à vendre des sculptures à la Baffin Trading Company (1939-1946) et à la Compagnie de la Baie d’Hudson. En 1961, la West Baffin Eskimo Co-operative est fondée à Cape Dorset et devient alors le plus important acheteur d’objets d’art et d’artisanat. Oviloo observe : « En plus de mon père, d’autres personnes faisaient de la sculpture à Igalaliq — Niviaqsi et ma grand-mère, Kudjuakjuk. » Non loin du camp, on trouvait une pierre dure et noire. À deux ou trois kilomètres de distance du camp, à Itilliaqjuq (aussi Itidliajuk), se trouvaient une autre carrière de pierre et un camp où résidaient souvent les sculpteurs respectés Osuitok Ipeelee (1923-2005), son frère Sheokjuk Oqutaq (1920-1982) et Manumi Shaqu (1917-2000). Toonoo se servait de pierre provenant de ces deux sites.

 

 

Un intérêt précoce pour la sculpture

À la nouvelle résidence d’Oviloo Tunnillie à Igalaliq, avec sa famille, l’influence de son père nourrit son intérêt précoce pour la sculpture. Tel qu’elle le décrit : 

 

Oviloo Tunnillie, On My Father’s Shoulders (Sur les épaules de mon père), 2002, pierre, 39,3 x 20,3 x 17,7 cm, collection privée.

Je me souviens de voir des roches, différentes formes de roches que j’admirais. À cette époque, je ne savais pas que je pouvais sculpter, mais en regardant mon père, Toonoo, j’ai appris. J’adorais les sculptures de mon père. À partir de là, j’ai commencé à apprendre à sculpter, en remarquant toujours la beauté et les formes de la roche.

 

Oviloo remarque aussi son penchant hâtif pour les pierres qu’elle découvre sur les terres :

 

Nous voyagions en attelage de chiens durant le mois de mai et sitôt que j’étais détachée du traîneau, j’aillais voir les roches et les collectionner. J’ai toujours été fascinée par les roches, depuis aussi longtemps que je me souvienne.

 

Cependant, l’intérêt d’Oviloo pour la sculpture ne s’accorde pas aux rôles sociaux habituels de la culture inuite. Nuvalinga se souvient qu’en tant que fille aînée, on s’attendait à ce qu’elle aide sa mère à coudre. Oviloo ne s’intéressait pas à la couture et elle aimait passer du temps avec son père. Nuvalinga a dit de cette époque :

 

Je devais toujours aider pour la couture. Ma mère commençait les kamiks [bottes de peau] et me laissait la partie la plus dure du talon à finir. Nous devions fabriquer des kamiks deux ou trois fois par an pour notre famille. C’est ce que faisaient les femmes. Nous étions toujours en train de faire la cuisine ou de nous occuper de nos frères et sœurs. Oviloo a en fait commencé à sculpter des pierres à un très jeune âge. Elle n’aimait pas trop coudre comme sa sœur et sa mère.

 

Tout comme sa fille des années plus tard, Toonoo aime créer des personnages humains et la collection de la Winnipeg Art Gallery possède de lui une Mère avec son enfant du début des années 1960. Une autre pièce de Toonoo du début des années 1950, Garçon tenant un chien, préfigure le respect et l’affection pour l’animal qu’Oviloo allait dépeindre dans ses propres sculptures, par exemple Protecting the Dogs (Protéger les chiens), 2002.

 

En 1966, Oviloo crée une grande sculpture d’une Mère avec son enfant. Bien qu’il y ait à cette époque quelques femmes inuites qui sculptent de temps à autre — Kenojuak et Qaunak Mikkigak, par exemple —, dans le camp où Oviloo vit avec sa famille, tous les sculpteurs sont des hommes. Cette absence d’exemples féminins n’a pas découragé Oviloo. Toonoo a apporté la première sculpture de sa fille, avec plusieurs de ses propres pièces, à un comptoir de la Compagnie de la Baie d’Hudson, à plusieurs milles de distance de l’endroit où ils habitaient. Les sculptures étaient alors échangées contre des marchandises disponibles au comptoir. Oviloo a évoqué cette œuvre dans plusieurs conversations, notamment en 1994 :

 

Puis, en 1966, quand j’avais dix-sept ans, j’ai fait ma première sculpture pour voir si j’avais un talent pour ça comme mon père, et j’étais aussi contente d’obtenir des choses dont j’avais envie quand j’étais payée pour ça. J’ai acheté de la toile et du lainage feutré avec l’argent. J’ai découvert que moi aussi j’aimais faire des sculptures.

 

Toonoo sculptant un qulliq à Cape Dorset, septembre 1958, photographie de Charles Gimpel.
Oviloo Tunnillie, My Father Carving a Bear (Mon père sculptant un ours), 2004, serpentinite, bois de cervidé, 35,5 x 30,4 x 22,8 cm, collection privée.

 

Tant les sculptures de Toonoo que l’œuvre d’Oviloo de 1966 semblent être faites avec de la serpentinite gris sombre trouvée près de Kangia et Oviloo se serait servi des outils manuels de son père, une hache et des limes, pour créer sa pièce. Celle-ci montre peu de mouvement ou de détails et évoque davantage le style des sculptures de Toonoo que celui des sculptures qu’Oviloo allait ensuite produire. Mais le fait de compléter et de vendre cette première œuvre s’est révélé une expérience fondatrice. Quand Oviloo revient à la sculpture au début des années 1970, ce sentiment précoce d’accomplissement, nourri par son intense talent, contribue à faire en sorte qu’elle ne doute jamais de trouver des acheteurs pour son art, ce qui est alors essentiel pour que son œuvre se mérite le respect de sa communauté.

 


Mariage et vie à Cape Dorset

Pour Oviloo Tunnillie, la fin des années 1960 est marquée par la tragédie. En 1969, son père Toonoo est tué d’un coup de fusil par Mikkigak Kingwatsiak, le mari de sa fille Nuvalinga, en ce qui a tenu pour un accident de chasse. Toonoo était un membre éminemment respecté de sa communauté, tant pour ses prouesses à la chasse que pour sa personnalité agréable. Sa mort a causé tout un émoi et ce traumatisme va resurgir vingt-cinq ans plus tard quand Mikkigak, se croyant sur le point de mourir d’une maladie, a avoué le meurtre de Toonoo. Lorsque Mikkigak s’est remis, contre toute attente, Sheokjuke, la mère d’Oviloo, a déclaré qu’aucune accusation ne serait portée et que le pardon remplacerait la punition. Sa décision était conforme tant à ses croyances religieuses qu’à la conception inuite traditionnelle de la justice, qui n’inclut pas l’emprisonnement. La famille continue de ressentir les effets de la mort de Toonoo et se refuse aujourd’hui encore à discuter des détails de ce meurtre.

 

Oviloo Tunnillie, Ikayukta Tunnillie Holding Her Drawing of an Owl (Ikayukta Tunnillie tenant son dessin d’un hibou), v.2008, serpentinite (Kangiqsuqutaq/Korok Inlet), 36,8 x 34,3 x 25,4 cm, signée en syllabaire, collection de John et Joyce Price.
Ikayukta Tunnillie, The Three Spirits (Les trois esprits), 1971, gravure sur pierre sur papier, 61,2 x 86,5 cm, Winnipeg Art Gallery.

Au moment de la mort de son père, Oviloo est l’aînée de ses frères et sœurs habitant chez sa mère et avec la perte du soutien de famille, on l’a mariée en 1969 à Iyola Tunnillie (né en 1952). Iyola provient d’une famille artistique comprenant son père, sculpteur bien connu, Qabaroak (Kabubuwa) Tunnillie (1928-1993); sa mère Tayaraq Tunnillie (1934-2015); et sa grand-mère Ikayukta (1911-1980). Cette dernière a commencé à dessiner autour de 1963 et a eu une production prolifique jusqu’à sa mort. Sa fille Kakulu Sagiatuk (née en 1940) est également une artiste graphique prolifique. Ikayukta a exercé une influence positive sur Oviloo, qui la représente dans plusieurs sculptures, notamment Ikayukta Tunnillie Carrying her Drawings to the Co-op (Ikayukta Tunnillie portant ses dessins jusqu’à la coop), 1997, et Ikayukta Tunnillie Holding Her Drawing of an Owl (Ikayukta Tunnillie tenant son dessin d’un hibou), v.2008. Oviloo a pu dire d’Ikayukta :

 

J’aimais beaucoup la grand-mère de mon mari. . . . Nous habitions la même maison et je m’occupais d’elle. C’est seulement quand elle n’allait plus vivre encore bien longtemps qu’elle a déménagé de notre maison. Je pense aux conseils qu’elle avait l’habitude de me donner et je peux encore m’en servir aujourd’hui.

 

Ikayukta Tunnillie avec Eliakami regardant ses gravures, v.1978, photographie de George Hunter.
Oviloo Tunnillie à Cape Dorset, 1987, photographie de John Paskievich. 

 

Oviloo a déménagé avec sa famille à Igalaliq, dans la région de Cape Dorset, en 1959 ou 1960. Elle a déclaré qu’elle a passé six mois à Cape Dorset en 1970 et qu’elle a vendu sa seconde sculpture à cette époque. La West Baffin Eskimo Co-operative, qui n’a pas été incorporée avant 1961 mais qui publiait depuis 1959 déjà des collections annuelles de gravures, offrait aux artistes locaux un moyen de garantir un marché pour leur travail. Les achats par la coop de sculptures et de dessins pour en tirer des gravures ont augmenté après la création en 1965 de son agence de vente centrale, Canadian Arctic Producers, alors située à Ottawa.

 

Entre 1972 et 1984, Oviloo et Iyola ont eu six enfants : leur fille Alasua (née en 1972); leur fille Saila (née en 1973), qui fut donnée en adoption; leur fils Tytoosie (né en 1974); leur fils Noah (né en 1976); leur fils Etidloi (né en 1982); et leur fille Komajuk (1984-1997). En 1972, après la naissance d’Alasua, Oviloo et Iyola déménagent de façon permanente dans la communauté de Cape Dorset.

 

Cape Dorset, 2004, photographie de Darlene Coward Wight.

La famille s’établit à Cape Dorset plus tard que bon nombre d’artistes qui y déménagent dans les années 1960 afin de trouver de l’emploi ou de permettre à leurs enfants d’aller à l’école. En tant que chasseur, Iyola n’a pas besoin d’être en ville pour subvenir aux besoins de sa famille. Durant ses premières années de mariage, le couple est en mesure de vivre sur les terres, bien qu’ils n’aient jamais été éloignés de la communauté. Plus tard dans sa vie, Oviloo va faire un lien entre le début de sa carrière artistique et leur déménagement en ville : « Je fais de la sculpture depuis que ma [première] fille est née en 1972, » dit-elle. Elle s’est mise à réaliser des sculptures de façon régulière parce qu’elle a besoin d’argent pour acheter du lait et son travail devient rapidement la principale source de revenus de sa famille. Les rôles maternel et artistique sont combinés dans son grand Self-Portrait with Daughter Alasua in 1972 (Autoportrait avec ma fille Alasua en 1972), 2000. Oviloo se montre ici prête à travailler un fragment brut de pierre à sculpter avec une hache.

 

Au début des années 1970, Oviloo participe à un projet de joaillerie de la West Baffin Eskimo Co-operative qui débute en 1971. Il s’agit de l’un des nombreux projets expérimentaux initiés par la coop à cette époque, notamment des films d’animation, du tissage, de la céramique et de l’imprimerie typographique, pour développer « l’aspect créatif de Cape Dorset ». Le programme de joaillerie donne alors de l’emploi tant aux femmes qu’aux hommes; ils apprennent à se servir de l’ivoire, de l’os et de la pierre pour façonner des colliers, des boucles d’oreilles, des boucles de ceinture, des boutons de manchette, des pendentifs et des épinglettes. On enseigne aux sculpteurs la technique de moulage à partir d’outils manuels familiers, et du bronze et de l’argent au lieu de la pierre.

 

En 1976, une exposition de vente très publicisée, Debut—Jewellery from Cape Dorset (Les débuts – bijoux de Cape Dorset), est organisée par la Guilde canadienne des métiers d’art à Montréal et douze des pièces d’Oviloo y figurent. Man and Bear (Homme et ours), 1974-1976, un bronze coulé d’Oviloo présenté dans cette exposition, fait aujourd’hui partie de la collection permanente de la Guilde canadienne des métiers d’art, mais on ignore où se trouvent les autres œuvres sans titre sur la liste de la guilde pour l’exposition. Le projet de joaillerie a été abandonné peu après l’exposition, car il n’était pas économiquement viable pour la coop, mais pour environ quatre ans, il a fourni à Oviloo une source supplémentaire de revenus en plus de la sculpture sur pierre. Il a également permis au reste des œuvres d’Oviloo de figurer dans une exposition publique et a dû l’encourager à continuer à sculpter pour subvenir aux besoins de sa famille en expansion.

 

Oviloo Tunnillie, Man and Bear (Homme et ours), 1974-1976, bronze moulé, 4,4 x 3,8 x 1,9 cm, non signée, collection de La Guilde, Montréal.

 

 

L’établissement d’une carrière en sculpture

Tout au long des années 1970, Oviloo Tunnillie travaille à la maison, se servant d’outils manuels pour créer des œuvres à sujets réalistes, tels que Dogs Fighting (Combat de chiens), v.1975, Dog and Bear (Chien et ours), 1977, et des représentations plus typiques de la faune sauvage, particulièrement des oiseaux. Elle a aussi sculpté des scènes domestiques telles que Mother Cleaning Child’s Nose (Mère nettoyant le nez de son enfant), 1977. Des sujets intimes comme celui-ci sont inhabituels pour un sculpteur de Cape Dorset, probablement parce que la plupart des praticiens sont masculins. De tels sujets sont alors beaucoup plus fréquents dans les communautés comptant un grand nombre de sculpteures, telles que Naujaat (Repulse Bay) dans les années 1960 et Salluit dans les années 1950.

 

Au départ, la coop vend des œuvres spécifiques d’Oviloo aux galeries commerciales du Sud, mais sa carrière change quand la Guilde canadienne des métiers d’art de Montréal organise sa première exposition personnelle en juin 1981. À la suite de cet événement, Dorset Fine Arts (DFA) de Toronto commence à présenter son travail au sein d’expositions personnelles organisées par des galeries commerciales.

 

De gauche à droite : Terry Ryan, Pudlo Pudlat, Pitseolak Ashoona, Napachie Pootoogook, Kiakshuk, Parr, Joanasie Salamomie. Assis devant : Eegyvadluk Ragee, Kenojuak Ashevak et Lucy Qinnuayuak devant l’atelier de gravure, 1961, photographie de B. Korda.

Deux expositions personnelles à l’Inuit Galerie à Mannheim en Allemagne de l’Ouest en 1988 et en 1992 font découvrir l’œuvre d’Oviloo à un public international. Les marchands, notamment Josef Antonitsch, le plus important médiateur entre les artistes inuits et les collectionneurs européens dans les années 1980, ont vu le travail d’Oviloo à la DFA et demandé à le diffuser en Europe. L’exposition de 1988 est d’ailleurs accompagnée d’un catalogue comportant des illustrations de plusieurs sculptures d’oiseaux et de sujets humains traditionnels, ainsi que de l’esprit de la mer, Taleelayu. Puis, en 1993, la Burdick Gallery à Washington, D.C. organise une exposition au titre bien choisi : An Inuit Woman Challenges Tradition: Sculpture by Oviloo Tunnillie (Une femme inuite défie la tradition : la sculpture d’Oviloo Tunnillie).

 

En 1988, Oviloo commence à sculpter avec des outils électriques. Dans un entretien avec les commissaires Susan Gustavison et Pamela Brooks, elle a mentionné qu’elle s’est mise à s’en servir après une opération au bras. Les outils électriques ont permis à Oviloo de créer des sculptures en déployant moins d’effort. Durant cette période, Oviloo, qui vient aussi d’avoir accès à la télévision, modifie les sujets de ses œuvres pour y inclure des personnages extérieurs à la culture inuite, comme dans Football Player (Joueur de football), 1981. Elle commence aussi à créer des scènes dont elle se remémore, notamment My Mother and Myself (Ma mère et moi), 1990. Ainsi qu’elle le déclare dans un entretien ultérieur : « Dans les années 1980, je me demandais : "Comment vais-je faire de l’art?" Cela n’avait pas de sens pour moi de sculpter des scènes de la vie traditionnelle parce que je n’étais pas là. Alors j’ai commencé à sculpter à partir de mon vécu — qu’il soit heureux ou triste»

 

Dans les années 1990, une autre transformation s’est produite dans l’art d’Oviloo, quand des figures féminines isolées en longue robe flottante, comme dans Grieving Woman (Femme en deuil), 1997, sont devenues des sujets récurrents. Les vêtements ne sont pas propres à une culture particulière et mettent en évidence un langage corporel expressif et souvent chargé d’émotion, à la limite de l’abstraction.

 

En 1992, Judy Scott Kardosh (1939-2014), directrice de la Marion Scott Gallery à Vancouver, organise la première de plusieurs expositions mettant en vedette les sculptures d’Oviloo. L’exposition est intitulée Women of the North: An Exhibition of Art by Inuit Women of the Canadian Arctic (Femmes du Nord : une exposition de l’art des femmes inuites de l’Arctique canadien), et dans l’avant-propos du catalogue, Kardosh explique sa relation continue avec Oviloo :

 

Page couverture du catalogue pour l’exposition Women of the North (Femmes du Nord) à la Marion Scott Gallery.
Oviloo Tunnillie, Bird Woman (Femme oiseau), années 1990, serpentinite (Kangiqsuqutaq/Korok Inlet), 30,2 x 42,8 x 13,3 cm, Winnipeg Art Gallery. 

Je n’ai découvert la sculpture d’Oviloo Tunnillie qu’à l’automne 1991. J’avais déjà commencé à sélectionner des pièces pour une grande exposition d’art inuit fait par des femmes qui devait commencer à la Marion Scott Gallery l’été suivant [Women of the North], et certains des fournisseurs de l’art du Nord qui m’assistaient étaient résolus à attirer mon attention sur le travail de quelques jeunes artistes. L’une d’entre eux était Oviloo Tunnillie, une sculpteure relativement inconnue de Cape Dorset. J’avais déjà vu certaines de ses œuvres — surtout des descriptions de la faune sauvage, notamment certaines descriptions particulièrement habiles d’oiseaux. Le travail que je voyais maintenant en 1991 était complètement différent : une jeune fille en vêtements modernes à côté de deux femmes voilées en talons hauts; une femme nue, assise, son visage dépourvu d’expression fixant le lointain d’un regard comme perdue en une contemplation intime. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’était pas là du travail inuit conventionnel.

 

La sculpture décrite par Kardosh est This Has Touched My Life (Ceci a touché ma vie), 1991-1992. Le Musée canadien des civilisations (aujourd’hui le Musée canadien de l’histoire) a acheté la sculpture, la première de ses œuvres à être acquise par un musée d’art public. Kardosh a expliqué que les audacieuses images d’Oviloo ont été d’importants points forts de l’exposition, lui conférant un vif intérêt qui lui aurait autrement fait défaut. Oviloo s’est rendue à Vancouver pour assister à l’ouverture de l’exposition et durant son séjour, Kardosh a discuté avec elle de la possibilité d’une future exposition personnelle.

 

En moins de deux ans, dès juin 1994, Oviloo a produit assez de travail pour une importante exposition solo. Ses nouvelles œuvres traitent de thèmes tels que l’isolement (Sitting Woman (Femme assise), 1993), la mythologie inuite (Diving Sedna (Sedna en plongée), 1994), et l’agression sexuelle (Nude (Nu), 1993), avec un net accent mis sur l’imagerie féminine. Kardosh observe qu’en dépit d’une certaine résistance initiale de la part des visiteurs et des collectionneurs d’art inuit habitués à des représentations plus romantiques et traditionnelles de la vie dans le Grand Nord, cette exposition, intitulée simplement Oviloo Tunnillie, se révèle être un important succès critique et commercial. Ces premières expositions de l’artiste marquent le début d’une relation fort productive avec la Marion Scott Gallery, qui a continué pour le reste de la décennie et donné lieu à quatre autres expositions personnelles.

 

Oviloo Tunnillie, Sedna, 2008, serpentinite (Kangiqsuqutaq/Korok Inlet), 20,3 x 48,3 x 19,1 cm, signée en syllabaire, collection de Gail et Jerry Korpan.

 

En 1994, le Musée canadien des civilisations présente Ceci a touché ma vie dans le cadre d’une importante exposition commissariée par Odette Leroux, Marion E. Jackson et Minnie Aodla Freeman, et appuyée du catalogue Inuit Women Artists : Voices from Cape Dorset. Plusieurs autres œuvres d’Oviloo — notamment Hawk Taking Off (L’envol du faucon), v.1987; Woman Passed Out (Femme évanouie), 1987; et Woman in High Heels (Femme en talons hauts), 1987 — sont achetées par le musée pour son exposition phare. Neuf artistes femmes y sont mises en vedette, six artistes graphiques et trois produisant des sculptures : Qaunaq Mikkigak (née en 1932), Oopik Pitseolak (née en 1946) et Oviloo. Le catalogue comprend une autobiographie révélatrice d’Oviloo qu’elle intitule : « Some Thoughts About My Life and Family » (« Quelques pensées sur ma vie et sur ma famille »).

 

 

Une artiste contemporaine

Oviloo Tunnillie, 1992, photographie de John Graydon.

Au cours des années 1990, plusieurs publications révèlent le travail d’Oviloo Tunnillie auprès d’un vaste public. Des catalogues sont publiés par la Marion Scott Gallery pour accompagner des expositions en 1994 et en 1996. Ils comprennent quatre illustrations en couleurs d’œuvres clés et des introductions scientifiques rédigées pas le fils de Judy Kardosh et conservateur à la Marion Scott Gallery, Robert Kardosh. Des articles perspicaces sont écrits par le critique d’art Peter Millard et publiés dans l’Inuit Art Quarterly en 1992 et en 1994. En 1996 et en 2009, le critique d’art Robin Laurence publie des articles sur la sculpture d’Oviloo dans le magazine Border Crossings et situe son œuvre au sein des courants reconnus de l’art contemporain. Commentant des œuvres telles que Woman Carving Stone (Femme sculptant de la pierre), 2008, et Tired Woman (Femme fatiguée), 2008, deux études d’émotions personnelles, ces auteurs réfléchissent à l’imagerie personnelle d’Oviloo, soulignant combien l’expressivité émotive de son travail n’est pas particulière à une culture mais bien universelle. Laurence mentionne que dans les sculptures d’Oviloo, les mains sont souvent d’une grandeur disproportionnée et sont un important élément d’expression.


Durant les années 1990, deux films documentaires sont produits, traitant du travail d’Oviloo avec celui de deux autres artistes, dans chaque film. En 1993, la Section de l’art inuit d’Affaires indiennes et du Nord Canada engage Connie Cochran et Denise Withers pour réaliser le film Keeping Our Stories Alive. Il met également en vedette deux autres sculpteurs, Uriash Puqiqnak (né en 1946) de Gjoa Haven au Nunavut et Lucy Meeko (1929-2004) de Kuujjuarapik au Nunavik. Le 12 novembre 1997, un vaste public télévisuel regarde l’épisode d’Adrienne Clarkson « Women’s Work: Inuit Women Artists », au programme de l’émission hebdomadaire Adrienne Clarkson Presents. Clarkson s’est rendue à Cape Dorset avec son équipe de tournage, plus précisément  à Holman (aujourd’hui Ulukhaktok), afin d’interviewer Oviloo ainsi qu’Oopik Pitseolak et Elsie Klengenberg (nées en 1946).

 

Ainsi que Clarkson l’explique dans son introduction : « Ma fascination pour les artistes inuites a été déclenchée par une récente exposition du travail d’Oviloo Tunnillie. Ses sculptures semblent donner corps tant au poignant qu’à l’irrévérencieux et sont empreintes d’une élégante simplicité qui me laissa stupéfaite. » L’exposition à laquelle réfère Clarkson a eu lieu à la Marion Scott Gallery où le travail poignant et irrévérencieux d’Oviloo aurait surpris les spectateurs dont la conception de l’art inuit était alors sans doute basée sur les sujets conventionnels de la plupart des artistes à l’époque. Les réponses d’Oviloo aux questions de Clarkson sont probablement tout aussi révélatrices; elle explique que sa sculpture Nu, 1993, a en fait pour sujet l’agression sexuelle qu’elle a vécue alors qu’elle était à l’hôpital au Manitoba (probablement le Clearwater Lake Indian Hospital). Du personnage blessé gisant sur son dos dont la main étendue lui couvre l’entrejambe comme pour le protéger, elle dit : « Cette sculpture porte sur la pédophilie. J’ai subi cette expérience quand j’étais une petite fille. »

 

Oviloo Tunnillie sur les marches de la Vancouver Art Gallery, juin 1992, photographe inconnu.
Oviloo Tunnillie, Two Women in Distress (Deux femmes en détresse), 2001, pierre, 25,4 x 10,2 x 7,6 cm, collection privée.

 

L’enthousiasme suscité par la diffusion du film de Clarkson a bientôt fait place au chagrin. À l’âge de treize ans, la fille cadette d’Oviloo, Komajuk, se suicide pendant que la famille est réunie pour regarder la télévision dans une autre partie de la maison. En réaction à cette perte dévastatrice, Oviloo crée sa première Grieving Woman (Femme en deuil), 1997, marquant un important point tournant dans sa vie et sa carrière. Dans son travail subséquent, Oviloo revient sans cesse à des figures de femmes aux prises avec des formes de cette tristesse.

 

 

Au-delà de Cape Dorset

Oviloo Tunnillie, Self-Portrait [Arriving in Toronto] (Autoportrait [En arrivant à Toronto]), 2002, serpentinite (Kangiqsuqutaq/Korok Inlet), 35,6 x 17,8 x 14 cm, signée en syllabaire, collection d’Andrea Ziegler.

À partir de 2000, la famille d’Oviloo Tunnillie déménage plusieurs fois sur une période de cinq ans, d’abord à Toronto, puis à Montréal, avec des escales à Ottawa. D’après Iyola Tunnillie, il est le premier à faire le voyage à Toronto en 2000. Il accompagne alors le fils cadet Etidloi, qui y est soumis à une évaluation médicale pour des problèmes de santé mentale. Ils ont dû rester dans la ville pour qu’Etidloi y subisse, sur une période prolongée, un traitement et une stabilisation avec des médicaments. Oviloo a rejoint les hommes à Toronto en 2000 ou en 2001, de même que son fils aîné Tytoosie et sa petite-fille adoptive Tye. La sculpture Self-Portrait [Arriving in Toronto] (Autoportrait [En arrivant à Toronto]), 2002, montre Oviloo avec une valise à l’aéroport de Toronto. Sa robe à manches courtes reflète son arrivée dans une nouvelle culture du Sud.

 

Dans le Sud, Oviloo commande de la pierre de la coop de Cape Dorset et sculpte afin de subvenir aux besoins de toute sa famille. Tous habitent des meublés et Oviloo travaille probablement là même où ils vivent. Elle a créé plusieurs de ses torses de femme durant cette période. Un autre sculpteur inuit reconnu, Ohito Ashoona (né en 1952), habite également à Toronto à l’époque et apporte à la famille une certaine assistance, notamment en donnant à Oviloo de la pierre à sculpter.

 

La pression financière due à son rôle de soutien de famille en ville a eu un effet négatif sur le travail d’Oviloo. John Westren, employé chez Dorset Fine Arts à Toronto à l’époque, se souvient à ce propos : « Bon nombre d’Inuits lui ont dit qu’elle pourrait être bien plus prospère dans le Sud, mais ce n’est pas ça qui est arrivé et son travail en a pâti. Toute sa famille a fini par la rejoindre et elle était le seul soutien de famille. Elle a dû expédier des pièces convenues, du travail très répétitif, des femmes typiques à genoux et priant... . [DFA] n’a pas acheté beaucoup de ses œuvres pendant qu’elle était à Toronto. »

 

Pendant qu’elle vit à Toronto, Oviloo et son mari tentent de vendre des œuvres directement à des boutiques orientées vers les touristes telles que l’Eskimo Art Gallery dans le Harbourfront de Toronto. Toutefois, comme l’explique Westren : « L’industrie touristique dépérit après le 11 septembre [2001] et les touristes ont arrêté de franchir la frontière. Aussi, la galerie n’a pas acheté beaucoup d’œuvres d’Oviloo parce qu’elles ne plaisaient pas aux touristes. »

 

Livret de l’exposition Toonoo’s Legacy (L’héritage de Toonoo) à la Feheley Fine Arts, Toronto, 2002. 
Oviloo Tunnillie, My Father Toonoo Building an Inukshuk (Mon père Toonoo fabriquant un Inukshuk), 1995, pierre, 40,6 x 28,5 x 17,7 cm, collection privée.

Néanmoins, en novembre 2002, la galerie torontoise Feheley Fine Arts organise l’exposition Toonoo’s Legacy (L’héritage de Toonoo), présentant des œuvres d’art des membres de la famille d’Oviloo, y compris ses parents, Toonoo et Sheokjuke; Oviloo elle-même; ses frères Sam et Jutai; et ses fils Tytoosie, Noah et Etidloi. La majeure partie de la famille a assisté au vernissage. Deux des sculptures d’Oviloo dans cette exposition sont des souvenirs nostalgiques de son père : On My Father’s Shoulders (Sur les épaules de mon père), 2002, et Ataata (Père), 2002, qui est le terme d’affection inuktitut pour « père ».

 

Après plus d’un an à Toronto, la famille déménage à Montréal par étapes, entre 2002 et 2005, chacun vendant indépendamment son travail à la Galerie Elca London et à d’autres acheteurs et entrepreneurs. Au printemps 2003, Oviloo se rend à Vancouver pour le tournage d’un documentaire sur son œuvre pour l’Aboriginal People’s Television Network (APTN). Elle retourne à Cape Dorset définitivement en 2005 après le décès de la fille de sa sœur Nuvalinga. Iyola la rejoint bientôt et leurs enfants ont partagé leur temps entre le Nord et le Sud depuis lors.

 

Peu après le retour d’Oviloo à Cape Dorset, elle découvre qu’elle a le cancer des ovaires et doit s’arrêter de sculpter pendant qu’elle subit son traitement. Elle s’était brouillée avec Judy Kardosh et la Marion Scott Gallery après son déménagement dans le Sud, mais elle a rétabli cette relation après son retour à Cape Dorset et durant sa maladie.

 

D’octobre à novembre 2008, une nouvelle exposition d’importance, Oviloo Tunnillie: Meditations on Womanhood (Oviloo Tunnillie : méditations sur la féminité), révèle que la force et les ressources imaginatives d’Oviloo sont revenues. Certaines de ses œuvres les plus émotionnellement expressives figurent dans cette exposition, telles que Femme fatiguée, 2008; Femme sculptant de la pierre, 2008; Woman with Stone Block (Femme avec bloc de pierre), 2007; et Sedna, 2007, une étude très humaine de la fatigue. Ce fut là l’ultime collaboration créative entre la galerie et l’artiste. Les deux femmes souffraient d’une santé déclinante, Kardosh avec des complications d’un diabète et Oviloo avec un cancer récurrent. Kardosh est décédée en novembre 2014. 

 

Pendant les deux dernières années de sa vie à Cape Dorset, Oviloo est incapable de travailler. Elle succombe au cancer le 12 juin 2014.

 

Oviloo Tunnillie, 1992, photographie de Jerry Riley.

 

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