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Rivière du Nord 1914-1915

Rivière du Nord 1914-1915

Tom Thomson, Rivière du Nord (Northern River), 1914-1915

Huile sur toile, 115,1 x 102 cm

Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa

Dans une lettre à son ami et mécène, le Dr James MacCallum, Thomson appelle Rivière du Nord son « tableau de marécage » – une appellation amusante, voire teintée d’autodérision. Comme dans de nombreuses œuvres de l’artiste, le sujet est typique de ceux qu’il croise dans ses déplacements. Ce que fait Thomson, cependant, c’est qu’il prend un paysage banal du parc Algonquin et, à force de concentration, il en fait un paysage extraordinaire. Le spectateur découvre un monde de richesses à mesure qu’il se faufile à travers les branches dégarnies : un aperçu des couleurs d’automne dans toute leur splendeur qui se reflètent sur la surface de l’eau, ou un point de vue sur le coude de la rivière ou encore sur la colline au loin à droite. Impressionné par la grande originalité du tableau lors de son exposition en 1915, la Galerie nationale du Canada (aujourd’hui le Musée des beaux-arts du Canada) l’achète pour 500 $.

 

Art Canada Institute, Tom Thomson, Study for “Northern River,” 1914–15
Tom Thomson, Étude pour « Rivière du Nord », 1914-1915, gouache, encre et mine de plomb sur carton à dessin, 30 x 26,7 cm, Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto. Cette composition remarquable d’un sujet complexe est le premier exploit de Thomson sur le plan visuel. David Milne ne sera pas le seul qui, s’appuyant sur cette œuvre, placera Thomson en tête des grands artistes canadiens.

Dans cette œuvre, Thomson démontre son habileté à transformer une esquisse en une remarquable peinture d’atelier. Cette grande toile reprend la composition élaborée de l’étude à la gouache dont elle est issue, mais Thomson est conscient que la toile nécessite un traitement différent, plus dynamique. La gouache sur carton à dessin réfléchit plus de lumière que l’huile sur toile, alors Thomson adapte l’étude pour le tableau. Derrière le rideau sombre de grands arbres, il rehausse les couleurs de l’avant-plan et des berges avec des rouges, des oranges et des jaunes. Le ciel, qui dans la gouache se fond davantage avec le support, est, dans la toile, aussi complexe et texturé que le reste de la composition.

 

La recréation par Thomson de cette petite esquisse – un processus également essentiel à la réussite de tableaux ultérieurs, tels que Splendeur d’octobre (Opulent October), 1915-1916, Le pin (The Jack Pine), 1916-1917, Le vent d’ouest (The West Wind), 1916-1917, et plusieurs autres toiles, dont L’île au Pin, baie Georgienne (Pine Island, Georgian Bay), 1914-1916, Terre brûlée (Burnt Land) 1915, et Débâcle (Spring Ice), 1915-1916, – est une de ses forces artistiques qui s’impose avec cette œuvre. Ses amis du futur Groupe des Sept perdent, quant à eux, l’intimité et l’échelle de leurs esquisses dans leurs grandes toiles réalisées en atelier, et ces œuvres tirées de croquis semblent toujours rigides. Thomson parvient toutefois à éviter cette raideur en retrouvant dans son for intérieur la ferveur émotive ressentie en peignant sur le motif, ou en déployant l’imagination nécessaire pour créer une nouvelle œuvre inspirée de l’esquisse.

 

David Milne (1881-1953), peintre canadien majeur et fin critique, décrit le tableau tout autrement dans une lettre à Harry McCurry, de la Galerie nationale du Canada en 1932 : « C’est tout simplement impossible, mais il a réussi. C’est émouvant. Tout peintre qui a déjà travaillé ce mode de composition superposé comprendra sur-le-champ qu’il s’attaque à une complexité qui dépasse l’entendement. C’est là un point important en faveur de Thomson, de même que son manque de perfection. Je me méfie du travail léché. Ce n’est rien en soi, ni émotion ni création. » Puis, évoquant la mort prématurée de Thomson, il ajoute : « Je crois qu’il aurait été préférable de prendre vos dix meilleurs peintres pour les noyer dans le lac Canoe afin de sauver Tom Thomson. » Le fait que Rivière du Nord « dépasse l’entendement » explique sans doute son attrait envoûtant.

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