Défenseure fervente des artistes contemporains et amateure pure et dure du minimalisme et de l’art conceptuel, Jeanne Parkin est l’une des plus importantes ambassadrices canadiennes des arts visuels. Très en avance sur son temps, cette femme a œuvré à l’intérieur comme à l’extérieur des plus grandes institutions, pendant plus d’un demi-siècle, afin de veiller à ce que des œuvres et artistes clés soient conservés et célébrés.

Née le 8 décembre 1922 à Toronto, Jeanne Parkin (née Wormith) était sans doute prédestinée à passer sa vie dans le monde de l’art. Cette enfant motivée et hautement compétitive démontre des affinités esthétiques remarquables à un très jeune âge. À la maternelle, elle construit déjà des structures élégantes faites de blocs multicolores, et au primaire, elle gagne des prix pour ses talents en calligraphie, en broderie et en design, et, annonçant sa passion pour les formes minimalistes, elle dessine des cercles parfaits et des lignes méticuleusement droites dès qu’elle sait écrire son nom.

 

L’attachement de Parkin pour les arts visuels est peut-être le résultat d’une certaine osmose. Ses parents ne sont pas des bohémiens, loin de là : son père, Norman, est avocat, quoiqu’il encourage la créativité précoce de sa fille. En outre, elle est exposée au Groupe des Sept grâce à son oncle maternel, George Pepper (1903-1962), et sa conjointe, Kathleen Daly (1898-1994), tous deux peintres. Les Pepper vivent dans le fameux Studio Building de Lawren Harris (1885-1970), dans le quartier torontois de Rosedale Valley, où vivent aussi des artistes tels que Franklin Carmichael (1890-1945), J. E. H. MacDonald (1873-1932), A. Y. Jackson (1882-1974), Frederick Varley (1881-1969) et Charles Comfort (1900-1994). Enfant, Parkin joue dans l’appartement au-dessus du lieu de travail de son oncle et sa tante, et passe chaque Noël avec des titans de l’art canadien, écoutant Jackson raconter ses voyages à travers le Canada pendant lesquels il peignait des paysages devenus maintenant iconiques.

 

En 1945, Parkin termine un programme de quatre ans à l’Université de Toronto, qu’elle poursuit avec des études supérieures au collège Radcliffe de l’Université Harvard. Là, elle s’inscrit dans un cours de formation muséale avec Paul J. Sachs, le directeur du Musée Fogg de Harvard. Grâce à Sachs, Parkin a la chance de voir d’importantes œuvres d’art appartenant à des collectionneurs privés – des tableaux de maîtres flamands, entre autres, et des portraits précieux qui avaient été envoyés aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale pour être sauvegardés. Ces œuvres sont entreposées dans les voûtes sous la National Gallery, et c’est donc une occasion exceptionnelle de voir des pièces inaccessibles au public. Cette expérience – l’appréciation des œuvres de près, et ce, avec une immédiateté sans précédent et à l’extérieur du contexte muséal – sera des plus formatrices pour Parkin.

 

Ayant complété ses études au milieu des années 1940, Parkin retourne à Toronto, où elle s’engage dans une collaboration clé avec le Musée des beaux-arts de Toronto (maintenant Musée des beaux-arts de l’Ontario [MBAO]), où elle travaille dans les domaines des expositions et de l’éducation en tant que chef des expositions itinérantes et de l’éducation du public adulte. En 1948, elle épouse l’architecte John C. Parkin, avec qui elle a trois enfants, John, Geoffrey et Jennifer, nés peu de temps après, respectivement en 1951, 1953 et 1956. La maternité ne freine pas son ambition. En décembre 1954, Parkin est à la tête du Comité des femmes du Musée des beaux-arts de Toronto, un groupe qui a eu énormément d’influence sur la philosophie et le programme d’acquisitions du musée et qui a contribué à la place qu’il a su se tailler dans le monde de l’art contemporain.

 

Même au sein de ce groupe vénérable, Parkin est une force motrice significative de transformations positives. Elle milite pour que change l’approche restrictive du Comité des femmes favorisant l’École de Paris, et suggère au contraire que la galerie investisse dans des œuvres importantes provenant de Washington et New York. Par exemple, sa défense du Pop art naissant mène à l’acquisition de Elvis I et II d’Andy Warhol, une œuvre clé de la collection du MBAO à ce jour. En 1965, inspirée par un programme similaire à Buffalo, Parkin établit avec Marie Fleming le Service de location d’œuvres d’art du Comité des femmes (aujourd’hui AGO Art Rental & Sales). Cette initiative, dont le but est de permettre aux membres du public de s’initier au monde de l’art contemporain sans avoir à s’engager à acheter une œuvre d’art, connaît un grand succès.

 

Au cours de la décennie suivante, Parkin organise plusieurs expositions audacieuses et avant-gardistes, notamment Plastics (1967) et Ceramic Objects (1973). C’est cette dernière qui retient l’attention de Nina Wright, qui est alors en train d’accroître son organisme philanthropique-culturel Arts & Communications Counselors à Toronto. Wright invite Parkin à se joindre à son équipe en tant que vice-présidente principale et spécialiste en arts visuels. Alors que le poste n’est censé être qu’à temps partiel, il commence à prendre tout le temps de Parkin. Elle s’épanouit avec l’énergie et la capacité à entreprendre des projets d’envergure, tel que le programme d’art dans le métro (Art in the Subway) en 1974, grâce auquel des artistes comme Joyce Wieland (1930-1998) et Gordon Rayner (1935-2010) installent des œuvres permanentes sur la ligne torontoise de Spadina. Elle contribue aussi à l’organisation de la 10e Conférence internationale de sculpture, tenue à l’Université York en 1978, où elle organise la construction et le déploiement d’une installation in situ, dans laquelle le sculpteur états-unien Mark di Suvero (né en 1933) utilise une grue pour assembler Sticky Wicket (Situation délicate), 1978, une construction massive de poutres en acier.

 

Art Canada Institute, Jeanne Parkin presenting General idea with the City of Toronto Lifetime Achievement Award

Parkin souriant avec ses amis de General Idea – AA Bronson, Felix Partz et Jorge Zontal – le soir où elle leur a présenté le prix d’excellence (Lifetime Achievement Award) de la ville de Toronto, en 1993.


En 1978, après avoir quitté Arts & Communications Counselors, Parkin monte sa propre entreprise, Jeanne Parkin Arts Management Ltd. Au cours des décennies qui suivent, elle travaille avec des bureaux d’avocats, des conglomérats internationaux et d’autres grandes firmes afin de développer des collections et autres initiatives dans le domaine des arts. Ces partenariats lui sont extrêmement gratifiants : elle a l’oreille des plus puissants au pays, et ils comptent sur son discernement et son goût pour déterminer dans quelles œuvres et quels artistes ils devraient investir. Elle place ainsi des réalisations de Ron Terada (né en 1969) et General Idea (1969-1994) dans les bureaux de McCarthy Tétrault, et assiste le président de Polysar Ltd, l’entreprise de fabrication de caoutchouc basée à Sarnia, dans son acquisition d’un important tableau noir exécuté par Ron Martin (né en 1943).

 

Tout en collaborant avec des collectionneurs corporatifs et individuels, Parkin demeure une ambassadrice publique de l’art canadien. En 1993, elle présente à ses amis de General Idea le prix d’excellence pour l’ensemble de leurs réalisations (Lifetime Achievement Award) de la ville de Toronto. Près de dix ans plus tard, elle aide Lonti Eberts à coordonner l’installation The Windows Suite de 2006, une œuvre majeure créée par son ami de longue date Michael Snow (né en 1928), au complexe Pantages Hotel and Condominium sur la rue Victoria, à Toronto. Cette même année, l’organisme Toronto Friends of the Visual Arts remet à Parkin le prix d’excellence pour l’ensemble de ses réalisations (Lifetime Achievement Award) en reconnaissance de sa contribution exceptionnelle, durant soixante ans, à la communauté des arts visuels de Toronto. En 2013, Parkin contribue encore davantage au milieu de l’art, permettant aux galeries Scrap Metal et Birch Libralato d’organiser des expositions d’œuvres provenant de sa collection particulière – une trace époustouflante d’une vie passée au cœur de l’art contemporain. Un an plus tard, Parkin est nommée ambassadrice de la Feature Art Fair à Toronto. Mais tout ceci ne signifie pas qu’elle se repose. À quatre-vingt-dix ans passés, Parkin continue d’approfondir sa mission afin d’assurer que les artistes d’avant-garde et émergeants soient reconnus pour leurs talents.

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