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Dans son art, William Kurelek (1927-1977) compose avec la dure réalité de la vie sur une ferme pendant l’ère de la Grande Dépression et sonde les sources de son écrasante souffrance mentale. Dès le milieu des années 1960, il est l’un des artistes connaissant le plus de succès sur le marché de l’art canadien. Quarante ans après sa mort prématurée, ses tableaux sont toujours convoités par les collectionneurs. Ils constituent une archive non conventionnelle, perturbante et controversée de l’anxiété globale du vingtième siècle. Kurelek, comme nul autre artiste, combine le nostalgique et l’apocalyptique, son œuvre étant une vision simultanée de l’Éden et des Enfers.

 

 

Pères et fils

Art Canada Institute, William Kurelek, William Kurelek’s father, Dmytro Kurelek, as a young man, c. 1923
Le père de William Kurelek, Dmytro (Metro) Kurelek (à l’extrême droite), lorsque jeune, v. 1923. Après avoir immigré au Canada, Dmytro travaille sur la ferme de Vasyl Huculak, son commanditaire.
Art Canada Institute, William Kurelek, William Kurelek’s father and mother, Dmytro and Mary Kurelek, c. 1925
Les parents de William Kurelek, Dymtro et Mary Kurelek (née Huculak), v. 1925.

William Kurelek naît en 1927 sur une ferme céréalière au nord de Willingdon, en Alberta. Les parents de sa mère Mary (née Huculak) se sont établis dans cette région à l’est d’Edmonton au tournant du siècle, pendant la première vague d’immigration ukrainienne au Canada. Ces familles de fermiers, venant de ce que l’on nomme aujourd’hui l’Ukraine de l’Ouest, ont transformé la dure prairie de l’Ouest canadien en une région agricole prospère et créé un important marché pour l’industrie manufacturière de l’Est. Les Huculak ont établi leur exploitation près de Whitford Lake, qui faisait alors partie des Territoires du Nord-Ouest, au sein d’une colonie ukrainienne élargie.

 

Le père de Kurelek, Dmytro, s’est installé au Canada en 1923, durant la seconde grande vague d’immigration ukrainienne. Les familles de Dmytro et Mary étaient toutes deux issues du village de Borivtsi et de la région environnante de Bukovyna. Les Huculak ont financé le voyage de Dmytro au Canada et lui ont donné du travail sur leur ferme à son arrivée. Dmytro a épousé Mary en 1925. C’est deux ans plus tard, le 3 mars 1927, qu’est né William; il est baptisé à l’église orthodoxe russo-grecque St. Mary à Shandro. En 1934, la famille abandonne soudainement l’Alberta et s’établit au Manitoba, sur une ferme près du village de Stonewall, à quarante kilomètres au nord de Winnipeg. La chute des prix des céréales qui accompagne la Grande Dépression a fort probablement précipité le déménagement, ainsi qu’un feu qui a détruit leur maison au début des années 1930. La culture du blé des Kurelek au Manitoba n’ayant produit que de maigres résultats, Dmytro se tourne alors vers l’élevage de vaches laitières.

 

William, l’aîné de sept enfants, parle peu l’anglais; du point de vue culturel, il est un marginal par rapport à l’héritage majoritairement anglo-protestant de sa communauté, et il en est de même pour son frère et sa sœur les plus rapprochés en âge, John et Winnie. Le déménagement au Manitoba coïncide avec le début de l’éducation formelle de Kurelek. Il fréquente l’école à classe unique Victoria Public School, située à une distance d’un kilomètre et demi de la ferme familiale. Enfant timide, Kurelek est profondément affecté pendant ses années formatives par les compétitions dans la cour d’école, des épreuves dont il se souvient dans des tableaux comme King of the Castle (Le roi du monde), 1958-1959. Dans sa jeunesse, Kurelek bat de l’aile. Anxieux, renfermé et victime d’horrifiantes « hallucinations », il acquiert parmi les membres de sa famille la réputation d’un garçon inapte du point de vue physique, un « rêveur » manquant d’esprit pratique. La route de Kurelek vers le monde adulte est définie par une angoisse mentale et une relation tendue avec ses parents, notamment avec son père.

 

Art Canada Institute, William Kurelek, King of the Castle, 1958–59
William Kurelek, King of the Castle (Le roi du monde), 1958-1959, gouache et aquarelle sur Masonite, 53,9 x 45,7 cm, collection particulière.

 

Les valeurs et les attitudes de Dmytro ont été moulées par la brutalité de la Première Guerre mondiale et les luttes liées à l’agriculture de subsistance. Dans le contexte des miséreuses années 1930, Dmytro se montre inflexible, exigeant de la part de ses enfants, surtout de son aîné, une capacité à trouver des solutions pratiques, une compétence mécanique et une endurance physique. Si son frère John s’épanouit sous les attentes paternelles, Kurelek maîtrise peu les vertus prisées par son père et fait les frais de son impatience; l’exaspération du patriarche ne fait d’ailleurs qu’augmenter au fur et à mesure que l’économie agricole se détériore tout au long de la décennie. Kurelek cherche donc d’autres façons de gagner le respect de son père, et ce, surtout au moyen de ses succès scolaires : « il m’était devenu évident que, à part mes bons résultats à l’école, je ne répondais pas du tout à sa vision de ce que devrait être un bon fils ».

 

Malgré ces épreuves, Kurelek découvre son talent pour le dessin dès sa première année d’école. Il couvre les murs de sa chambre avec des dessins de « prêtres et d’anges, d’infirmières, de serpents, de tigres », des images provenant « des mélodrames à la radio, des bandes dessinées, des Westerns, de la littérature des Témoins de Jehova, de ses rêves et hallucinations », sous le regard désapprobateur et confus de ses parents. Les camarades de classe de Kurelek, au contraire, louent ses habiletés en dessin et apprécient les histoires souvent affreuses et violentes qu’il représente.

 

 

Culture et communauté

Art Canada Institute, William Kurelek, Father Peter Mayevsky, c. 1937
Le père Peter Mayevsky, v. 1937.
Art Canada Institute, William Kurelek, Ukrainian Orthodox cathedral of St. Mary the Protectress, 2011
Cathédrale ukrainienne orthodoxe St. Mary the Protectress, Winnipeg, 2011, photo par Andrew Kear.

En 1943, Kurelek et son frère John sont envoyés à Winnipeg pour fréquenter l’école secondaire Isaac Newton. Pendant leurs deux premières années dans cette ville, ils habitent dans des maisons de pension. Quand Kurelek commence sa onzième année, Dmytro achète une maison sur l’avenue Burrows pour ses trois aînés pendant qu’ils poursuivent leur éducation. Winnipeg est alors parmi les villes les plus cosmopolites du Canada, avec une importante population venant d’Europe de l’Est, dont presque 40 000 Ukrainiens qui en font le « cœur vibrant » de leur culture au Canada. Les vétérans, laboureurs, entrepreneurs et professionnels ukrainiens adhèrent à toute une diversité de points de vue politiques et religieux. Kurelek se trouve immergé dans une communauté animée et lettrée qui publie des journaux, établit des cours de langue et d’héritage culturel et fonde des organismes éducatifs, religieux et culturels.

 

Kurelek suit les cours culturels ukrainiens donnés à St. Mary the Protectress, la grande cathédrale orthodoxe ukrainienne située dans le nord de la ville, juste en face de là où il habite. Les cours sont donnés par le père Peter Mayevsky, qui, en plus d’inspirer l’enthousiasme pour « l’histoire de l’Ukraine, sa richesse naturelle, sa beauté culturelle », devient le premier adulte à encourager le penchant artistique de Kurelek.

 

En 1946, Kurelek s’inscrit à l’Université du Manitoba, où il suit un programme de latin, d’anglais et d’histoire. Il prend également des cours en psychologie et en histoire de l’art, mais c’est la littérature qui retient le plus son attention. Les écrits de James Joyce, et notamment Portrait of the Artist as a Young Man (Portrait de l’artiste en jeune homme) (1916), vont s’avérer particulièrement importants pour la créativité naissante de Kurelek. « Ce livre, écrit-il, a eu une plus profonde influence sur moi que n’importe quel autre durant les trois années de mon éducation supérieure. […] [Il] m’a convaincu de me rebeller finalement et complètement contre ma famille et de devenir ce que j’avais toujours à moitié voulu être – un artiste ».

 

C’est aussi pendant cette période que certaines des conditions psychophysiques qui allaient modeler sa vie adulte commencent à se manifester. Kurelek est rongé par un épuisement physique, de l’insomnie, une douleur aux yeux inexplicable, une anxiété sociale et des sentiments de malaise général, de dépression et de manque d’estime de soi – ce qu’il identifiera plus tard comme une « dépersonnalisation ». La plupart de ses symptômes resteront non diagnostiqués.

 

Art Canada Institute, William Kurelek, Lumber Camp Sauna, 1961
William Kurelek, Lumber Camp Sauna (Sauna au camp forestier), 1961, aquarelle, encre et mine de plomb sur Masonite, 41,2 x 46 cm, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.
Art Canada Institute, William Kurelek, Lumberjack’s Breakfast, 1973
William Kurelek, Lumberjack’s Breakfast (Petit déjeuner du bûcheron), 1973, techniques mixtes sur Masonite, 58,5 x 80,8 cm, Art Gallery of Greater Victoria.

 

Un emploi d’été mène Kurelek à l’est du Manitoba pour la première fois de sa vie. Il travaille dans le domaine de la construction à Port Arthur (maintenant Thunder Bay) et dans un camp de bûcherons au nord de l’Ontario, qu’il représentera plus tard dans des œuvres telles que Lumber Camp Sauna (Sauna au camp forestier), 1961, et Lumberjack’s Breakfast (Petit déjeuner du bûcheron), 1973. Si ces expériences viennent soutenir la confiance de Kurelek, ses souffrances émotives et mentales persistent néanmoins. Par ailleurs, sa relation avec sa famille, et en particulier avec son père, ne s’améliore pas.

 

 

Perturbé et insatisfait

Art Canada Institute, William Kurelek, David Alfaro Siqueiros, Echo of a Scream, 1937
David Alfaro Siqueiros, Écho d’un cri, 1937, émail pyroxile sur bois, 121,9 x 91,4 cm, Museum of Modern Art, New York.
Art Canada Institute, William Kurelek, Hieronymus Bosch, The Garden of Earthly Delights (detail), 1490–1500
Jérôme Bosch, Le jardin des délices (détail), 1490-1500, huile sur bois, dimensions du triptyque ouvert : 220 x 389 cm, Museo del Prado, Madrid.

En 1948, la famille de Kurelek déménage à nouveau, de Stonewall à une ferme de Vinemount près de Hamilton, en Ontario. En automne 1949, Kurelek entreprend des études au Ontario College of Art (OCA) en prétendant que celles-ci rendront possible une carrière dans le domaine de la publicité commerciale. Parmi ses professeurs, on retrouve John Martin (1904-1965), Carl Schaefer (1903-1995), Frederick Hagan (1918-2003) et Eric Freifeld (1919-1984). Si les intérêts artistiques de Kurelek sont plutôt limités à la peinture figurative, ils s’étendent néanmoins d’images historiques à d’autres, plus contemporaines, et sont inspirés d’œuvres d’artistes de la Renaissance nordique tels que Pieter Bruegel (1525-1569) et Jérôme Bosch (v. 1450-1516), jusqu’à celles des muralistes mexicains Diego Rivera (1886-1957), José Orozco (1883-1949) et David Alfaro Siqueiros (1896-1974).

 

Kurelek est plus âgé que la plupart de ses camarades de classe, mais il se lie d’amitié avec, entre autres, Graham Coughtry (1931-1999) et Rosemary Kilbourn (née en 1931). Parmi ses collègues les plus proches, plusieurs sont des socialistes engagés, et c’est à travers eux que Kurelek rencontre le militant pour la paix James Endicott. S’il est plongé dans un environnement stimulant du point de vue intellectuel, Kurelek n’aime pas ce qu’il perçoit à l’OCA comme une trop grande importance accordée aux notes et à la compétition. Il décide alors d’aller étudier avec Siqueiros à San Miguel de Allende, au Mexique. Afin de financer son voyage, il fait de petits boulots à Edmonton pendant l’été et l’automne 1950, vivant pour un temps avec un oncle avant de trouver son propre hébergement. C’est à ce moment que Kurelek peint son premier chef-d’œuvre, The Romantic (Le romantique), 1950, un autoportrait joycien qu’il renommera plus tard Portrait of the Artist as a Young Man (Portrait de l’artiste en jeune homme).

 

À l’automne 1950, Kurelek fait de l’auto-stop jusqu’au Mexique. C’est sur le chemin, dans le désert de l’Arizona, qu’il ressent sa première expérience mystique, un rêve dans lequel, après s’être endormi sous un pont, il a une vision d’un personnage en robe blanche qui l’exhorte : « lève-toi » et « occupe-toi des moutons, sans quoi tu vas mourir de froid ». Il poursuit les moutons, mais ceux-ci se fondent dans la brume et le personnage avec la robe « s’est en quelque sorte fondu en moi et a disparu ». Kurelek décrit ce rêve plus tard dans son autobiographie, Someone With Me (Quelqu’un avec moi) (1973, 1980) et l’utilise comme source d’inspiration pour l’œuvre qui ornera la page couverture de la première édition.

 

Art Canada Institute, William Kurelek, William Kurelek in Toronto during his days as a student at the Ontario College of Art, c. 1949
William Kurelek à Toronto pendant ses années à l’Ontario College of Art, v. 1949.
Art Canada Institute, William Kurelek, William Kurelek, Someone With Me, 1974
Tableau utilisé pour la couverture de l’autobiographie de Kurelek, Someone With Me (1973).

 

Le désir de Kurelek d’étudier « sous un maître peintre » se voit contrarié, car il arrive à San Miguel de Allende après que Siqueiros ait soudainement quitté cette école. L’artiste états-unien expatrié Sterling Dickinson (1909-1998) dirige alors l’établissement Instituto Allende, mais de façon plus formelle et plus institutionnelle. Kurelek reconnaîtra que son séjour au Mexique s’est avéré « une expérience de maturation importante », élargissant sa conscience artistique et le rendant plus sensible aux questions sociales, telle la pauvreté écrasante dans les pays en développement, qui contribueront à façonner son système de croyances à l’âge mûrA Poor Mexican Courtyard (Une cour mexicaine pauvre), 1976, suggère d’ailleurs l’influence pérenne de ces expériences.

 

Art Canada Institute, William Kurelek,  A Poor Mexican Courtyard, 1976
William Kurelek, A Poor Mexican Courtyard (Une cour mexicaine pauvre), 1976, techniques mixtes, 30,5 x 38,1 cm, Mayberry Fine Art, Toronto.

 

Kurelek rentre au Canada au printemps 1951. Mais il n’y restera pas longtemps. Il ressent le « désir primordial » d’obtenir un diagnostic professionnel et de trouver de l’aide avec ce qu’il appelle sa « dépression et dépersonnalisation » croissantes, et ce, à l’extérieur du monde médical canadien qu’il vient à considérer comme inapte et mené par l’argent. Il n’est pas clair si Kurelek était au courant de l’intérêt croissant pour l’art thérapie parmi les médecins britanniques, mais il semble qu’il ait contacté l’hôpital psychiatrique londonien Maudsley avant de quitter le Canada. Après avoir ramassé l’argent pour son passage vers l’Angleterre en travaillant comme bûcheron au nord de l’Ontario et du Québec durant l’été et l’automne 1951, Kurelek se rend à Montréal et embarque dans un navire de marchandises en direction de l’Angleterre.

 

 

Crise et conversion

Kurelek arrive en Angleterre au printemps 1952 et est officiellement admis à l’Hôpital Maudsley à Londres pour un traitement psychiatrique à la fin juin. Mondialement connu, Maudsley traite plusieurs patients qui sont des vétérans de la Seconde Guerre mondiale et qui souffrent de ce que l’on appellerait maintenant un trouble de stress post-traumatique.

 

Les professionnels travaillant à Maudsley reconnaissent rapidement l’ampleur de la souffrance de Kurelek, même si la nature précise de sa maladie demeure inconnue. Les dossiers médicaux de l’artiste, détaillant ses diagnostics spécifiques à Maudsley, puis plus tard à l’hôpital Netherne, sont inaccessibles au public jusqu’en 2029. Le personnel reconnaît en outre son talent artistique. Comme on croit son rétablissement dépendant de son exutoire créatif, Kurelek est encouragé à continuer la peinture. Il démontre une telle amélioration qu’il obtient son congé de Maudsley en août. Peu après, il quitte l’Angleterre pour faire une tournée de trois semaines en Belgique, aux Pays-Bas, en France et en Autriche, où il visite les plus importantes collections artistiques et voit certaines œuvres de ses parangons de la Renaissance nordiqueBruegelBosch, et Jan van Eyck (1390-1441).

 

Art Canada Institute, William Kurelek, I Spit on Life, c. 1953–54
William Kurelek, I Spit on Life (Je crache sur la vie), v. 1953-1954, aquarelle sur panneau, 63,5 x 94 cm, collection Adamson, Wellcome Library, University College London, R.-U.

 

À son retour à Londres, Kurelek trouve du travail dans les projets de reconstruction d’après-guerre, auprès de la Commission des transports, et continue de visiter Maudsley en tant que patient ambulatoire durant tout l’hiver 1952-1953. Mais sa condition se détériore et il est admis de nouveau à Maudsley en mai 1953. Le Dr Morris Carstairs, qui avait été affecté à son dossier en juin, encourage Kurelek à peindre de mémoire, aussi pénible que cela puisse être. Des œuvres telles que The Maze (Le labyrinthe), 1953, et I Spit on Life (Je crache sur la vie), v. 1953-1954, illustrent à quel point sa vision est devenue sombre.

 

Art Canada Institute, William Kurelek, Kurelek and his paintings at Maudsley Hospital, c. 195
Kurelek et ses tableaux à l’hôpital Maudsley, Londres, v. 1953.
Art Canada Institute, William Kurelek, Occupational therapist Margaret Smith, c. 1953–59.
L’ergothérapeute Margaret Smith, v. 1953-1959.

C’est durant ces moments les plus obscurs que Kurelek se lie d’amitié avec Margaret Smith, une ergothérapeute et une catholique fervente. Sympathisant avec les souffrances de Kurelek, Smith partage également son amour pour la littérature anglaise et la poésie. Le temps qu’ils passent ensemble à Maudsley est bref, mais leur amitié platonique est extrêmement marquante pour Kurelek. Ils continueront à s’écrire après le retour du peintre au Canada, et plusieurs années plus tard, en 1975, Kurelek envoie à Smith un exemplaire de son livre The Passion of Christ According to St. Matthew (La Passion du Christ selon saint Mathieu), dans lequel il a inscrit : « Avec mes remerciements les plus sincères d’avoir rendu tout ceci possible ».

 

À la fin de l’année 1953, Kurelek est transféré à l’hôpital Netherne dans le Surrey, une institution à la fine pointe du mouvement d’art thérapie en Angleterre. Le programme de Netherne est dirigé par Edward Adamson, un artiste qui croit, avec le surintendant de l’hôpital le Dr R. K. Freudenberg, qu’« il y a un avantage thérapeutique important pour les patients s’ils peuvent créer au sein d’un environnement favorable et sécuritaire ».

 

Kurelek y reçoit des traitements psychiatriques, il peint et dessine, en dépit de quoi son état se dégrade. En août 1954, il fait une surdose de somnifères et se coupe le visage et les bras dans ce qu’il appellera plus tard une tentative de suicide en « demi-mesure ». Après s’être soumis de façon volontaire à une douzaine de séances de thérapie par électrochocs sur une durée de trois mois, son état commence à s’améliorer. Adamson encourage Kurelek à se défaire de ses tendances introspectives et à se tourner plutôt vers l’étude objective de simples objets. Il crée ainsi, pendant cette période, plusieurs tableaux en trompe-l’œil très accomplis représentant des timbres, pièces de monnaie et morceaux de tissus. Quelques-uns de ces tableaux, dont The Airman’s Prayer (La prière de l’aviateur), v. 1959, sont montrés aux expositions estivales de la Royal Academy.

 

Art Canada Institute, William Kurelek, The Airman’s Prayer, c. 1959
William Kurelek, The Airman’s Prayer (La prière de l’aviateur), v. 1959, gouache sur papier, 15,2 x 30,5 cm, collection particulière.

 

En janvier 1955, Kurelek sort de Netherne et retourne à Londres, où sa chance commence à tourner. Fin 1956, il trouve de l’emploi chez F. A. Pollak Ltd., un des studios d’encadrement d’art et de restauration de cadres les plus connus en ville. Il devient maître finisseur. Kurelek a aussi suivi des cours en encadrement, en ébénisterie et en conception de livres à la Hammersmith School of Building and Arts and Crafts.

 

Alors qu’il avait été un athée déclaré depuis l’université, la maladie mentale conduit Kurelek dès 1954 à une crise existentielle qui l’incite à reconsidérer l’existence de Dieu. Dans son autobiographie, il écrit que c’est son amie Margaret Smith qui a en grande partie précipité son renouveau spirituel. L’aquarelle de Kurelek Lord That I May See (Seigneur, faites que je voie), datant de 1955, donne un aspect tangible aux questions spirituelles avec lesquelles il se débat. Il commence à suivre des cours de correspondance catholique, devient membre de la Guild of Catholic Artists and Craftsmen (Guilde des artistes et artisans catholiques) et reçoit un enseignement de plusieurs membres du clergé, dont le théologien Edward Holloway.

 

Art Canada Institute, William Kurelek, Lord That I May See, 1955
William Kurelek, Lord That I May See (Seigneur, faites que je voie), 1955, aquarelle et gouache sur carton, 119,4 x 74,9 cm, Musée des beaux-arts de Montréal.

 

Kurelek fait son premier pèlerinage à Lourdes, en France, en mars 1956 (il y retournera en 1958). Il rentre au Canada en été afin d’essayer de se réconcilier avec sa famille, surtout avec son père, un geste dont les résultats ont été plutôt mitigés. Si les membres de sa famille l’accueillent, ses nouveaux engagements et son zèle religieux les laissent confus. En février 1957, quelques mois après son retour en Angleterre, Kurelek entre formellement en dévotion catholique.

 

Il restera en Angleterre pendant plus d’un an, travaillant chez Pollak et mettant de l’argent de côté, ce qui lui permettra de voyager à travers l’Europe et le Moyen-Orient pendant près de dix mois à partir de l’été 1958, un voyage intimement lié à sa pratique artistique et à sa nouvelle foi. Passant par l’Europe du Centre et de l’Est, à travers la Turquie et la Syrie, Kurelek se rend en Jordanie et en Israël pour une visite plus longue. Il espère acquérir une « bonne connaissance de la région dans laquelle le Christ a vécu et est mort ». Il passe une grande partie de son temps dans la région à dessiner et prendre des photographies qu’il utilise ensuite comme références pour le cycle de la Passion qu’il complète entre 1960 et 1963.

 

 

Une nouvelle vie à Toronto

Art Canada Institute, William Kurelek, Illustration in William Kurelek, Someone With Me, 1973
Illustration à la page 497 de l’ouvrage de William Kurelek, Someone With Me (1973). L’artiste se dépeint légèrement perplexe face au tout nouveau succès qu’il connaît grâce à son exposition solo inaugurale à la Galerie Isaacs, Toronto.

En juin 1959, Kurelek retourne vivre au Canada de façon permanente, et reste pour une brève période chez ses parents sur leur ferme à Vinemount, en Ontario. Il déménage finalement dans une maison de pension sur la rue Huron à Toronto, où il continue de peindre. Il commence aussi à suivre des cours pour recevoir un certificat d’enseignement, mais son historique psychologique pousse le Ontario College of Education à le considérer inapte au travail, constituant ainsi un rejet qu’il a dû ressentir de façon particulièrement sanglante après ses années de traitement en Angleterre.

 

La situation de Kurelek commence à montrer des lueurs d’espoir à l’automne 1959. Il rencontre Avrom Isaacs qui lui fournira un emploi stable et lancera sa carrière. Propriétaire de l’une des premières galeries d’art contemporain d’après-guerre à Toronto, Isaacs rencontre Kurelek grâce à un ami commun de sa femme. Il est grandement impressionné et lui offre un emploi dans la section d’encadrement de la galerie, ainsi que sa première exposition solo à la Galerie Isaacs à la fin mars 1960.

 

Pendant les années 1960, la Galerie Isaacs représente quelques-uns des artistes contemporains les plus avant-gardistes du pays, dont Michael Snow (né en 1928), Joyce Wieland (1930-1998) et Greg Curnoe (1936-1992). Kurelek se sent comme « l’intrus » dans le monde de l’art, et c’est en effet ainsi que plusieurs le considèrent. Ses tableaux figuratifs, narratifs et souvent religieux détonnent dans un climat où les artistes torontois, dynamisés par les expressionnistes abstraits tels que Jackson Pollock (1912-1956), affrontent un contingent croissant d’artistes néo-Dada inspirés par Marcel Duchamp (1887-1968).

 

Néanmoins, la première exposition solo de Kurelek bat le record de la Galerie Isaacs pour son affluence. Présentant surtout des œuvres créées en Angleterre, cette exposition inclut des tableaux en trompe-l’œil, par exemple Behold Man Without God (Regardez l’homme sans Dieu), 1955, ainsi que son Self-Portrait (Autoportrait), datant de 1957, après sa conversion. La seconde exposition de Kurelek, Memories of Farm and Bush Life (Souvenirs de la vie à la ferme et dans les bois), a lieu à la Galerie Isaacs en 1962. La réception du public est encore plus favorable, les œuvres montrées, telle Farm Boy’s Dreams (Rêves d’un garçon de ferme), 1961, présentent ce qui allait devenir une autre facette – très populaire, par ailleurs – de la production artistique de Kurelek : les réminiscences visuelles nostalgiques de ses expériences de jeunesse en Alberta, au Manitoba, dans le nord de l’Ontario et au Québec.

 

Art Canada Institute, William Kurelek,  Farm Boy’s Dreams, 1961
William Kurelek, Farm Boy’s Dreams (Rêves d’un garçon de ferme), 1961, aquarelle et encre sur panneau, 76,2 x 101,6 cm, Hirshhorn Museum and Sculpture Garden, Smithsonian Institution, Washington, D.C.

 

Kurelek continue d’exposer ses œuvres dans des galeries commerciales, surtout à la Galerie Isaacs, mais aussi à La Galerie Agnès Lefort à Montréal et à la Galerie Mira Godard à Toronto, entre autres lieux d’exposition à travers le Canada. Au cours de la décennie qui s’ensuit, il présente des expositions majeures dans plusieurs institutions publiques, dont la Winnipeg Art Gallery (1966), le Hart House de l’Université de Toronto (1969), la Edmonton Art Gallery (1970), la Burnaby Art Gallery (1973) et la Art Gallery de Windsor (1974). Pendant cette période, il illustre plusieurs livres très populaires, dont Who Has Seen the Wind de W. O. Mitchell (1975) et Fox Mykyta de Ivan Franko et Bohdan Melnyk (1978), ainsi que deux livres qu’il a lui-même écrits, A Prairie Boy’s Winter (L’hiver d’un garçon des Prairies) (1973) et A Prairie Boy’s Summer (L’été d’un garçon des Prairies) (1975).

 

Art Canada Institute, William Kurelek, untitled illustration, 1975
William Kurelek, illustration sans titre, 1975, techniques mixtes, 42,5 x 36,8 cm, Power Corporation of Canada Art Collection / Collection Power Corporation du Canada. Utilisé pour illustrer l’ouvrage de W. O. Mitchell, Who Has Seen the Wind (1976), p. 267.
Art Canada Institute, William Kurelek,  Illustrations by William Kurelek in Ivan Franko and Bohdan Melnyk’s Fox Mykyta, 1978
Illustrations aux pages 28 et 29 de l’ouvrage de Ivan Franko et Bohdan Melnyk, Fox Mykyta (1978), v. 1977.

 

 

Canadien heureux, sombre prophète

Art Canada Institute, William Kurelek, The Hope of the World, 1965
William Kurelek, The Hope of the World (L’espoir du monde), 1965, huile sur Masonite, 69,2 x 76,8 cm, collection particulière.

Le succès que connaît Kurelek lui donne du courage et l’aide à se sentir mieux dans sa peau. Au début des années 1960, il rencontre l’émigrée russe Catherine de Hueck Doherty, la fondatrice du centre de formation de l’Église catholique apostolique Madonna House situé au nord-est de Toronto, qui, comme Kurelek, est issue d’un héritage orthodoxe. Le tableau de Kurelek, The Hope of the World (L’espoir du monde), 1965, est en partie inspiré de la façon dont Doherty a essayé de « combiner les spiritualités [chrétiennes] occidentales et orientales » à Madonna House.  

 

En 1962, il épouse Jean Andrews qu’il a rencontrée au Catholic Information Centre (Centre d’information catholique) de Toronto. En 1965, le couple attend déjà son troisième enfant. La famille déménage d’un appartement près de High Park à l’avenue Balsam, dans le quartier de la ville nommé Beaches. Mais la stabilité domestique ne signale pas la fin de la complexité créative de Kurelek. En effet, son œuvre devient plus polarisante au cours des années 1960 et au début des années 1970.

 

Au milieu des années 1960, Kurelek ravive son amour pour son lieu de naissance, la Prairie canadienne. Durant les années subséquentes, il est maintes fois poussé à voyager pour dessiner à travers l’Ouest du Canada, ainsi que dans les provinces maritimes, l’Arctique et la Côte Ouest. De ce nationalisme joyeux et inspiré émane The Painter (Le peintre), 1974, un autoportrait tardif dans lequel Kurelek se représente en plein air, dans la Coccinelle Volkswagen rouge qui lui sert de transport, de chambre d’hôtel et de studio durant ces multiples périples. C’est aussi au cours de ces traversées qu’il réintroduit la photographie comme outil artistique, un médium que Kurelek avait intégré pour la première fois à sa pratique pendant son voyage au Moyen-Orient en 1959.

 

Art Canada Institute, William Kurelek, The Rock, 1962
William Kurelek, The Rock (Le rocher), 1962, techniques mixtes sur panneau comprimé, 124,7 x 122,4 cm, collection Thomson, Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto. Le rocher a figuré dans l’exposition Experiments in Didactic Art (Expérimentations en art didactique), Galerie Isaacs, Toronto, 1962.

En même temps, Kurelek réalise des expositions présentant ce que le critique d’art Harry Malcolmson a appelé ses œuvres « feu et souffre », dont Experiments in Didactic Art (Expérimentations en art didactique), 1963; Glory to Man in the Highest (Gloire à l’homme dans toute sa splendeur), 1966; The Burning Barn (La grange en feu), 1969; et Last Days (Les derniers jours), 1971.  Ces cycles rendent visibles les exhortations personnelles de Kurelek contre les retombées politiques de la moralité laïque. L’artiste tient l’amoralité de l’humanisme laïque et scientifique pour responsable de la Guerre froide et de la détérioration de l’environnement. En même temps, l’angoisse crue et l’augure apocalyptique que révèle l’imagerie de Kurelek sont partagés par de plus en plus de personnes, surtout après la crise des missiles de Cuba en 1962.

 

L’angoisse apocalyptique de Kurelek le mène à l’action. Il commence à planifier la construction d’un abri antinucléaire dans le sous-sol de sa maison sur l’avenue Balsam. Son projet devient connu du public en 1967 et est reçu avec résistance. Sa famille et ses amis trouvent sa poursuite morbide d’autopréservation de mauvais goût et remettent en question sa légitimité à l’égard de l’éthique chrétienne, tandis que ses voisins et les fonctionnaires municipaux prennent les qualités structurelles en défaut. Au début des années 1970, Kurelek abandonne son projet de transformer son studio en abri anti bombes; et la salle continuera ainsi à servir de studio jusqu’à sa mort.

 

Kurelek voyage en Ukraine une première fois en 1970. Il visite rapidement le village ancestral familial de Borivtsi, étant surveillé de près par les autorités soviétiques. Ce voyage inspirera le monumental tableau The Ukrainian Pioneer (Le pionnier ukrainien), 1971, 1976. Avec l’essor du multiculturalisme, les intérêts de Kurelek se diversifient et incluent maintenant d’autres groupes langagiers, ethniques et religieux du Canada. Avant sa mort, il complète une série sur les Inuit, ainsi que sur les Canadiens d’origine juive, française, polonaise et irlandaise.

 

Kurelek est admis à l’hôpital St. Michael’s de Toronto peu après être revenu de son deuxième voyage en Ukraine, à l’automne 1977. Il décède du cancer le 3 novembre. Il avait été reçu officier de l’Ordre du Canada l’année précédente. D’après Avrom Isaacs, Kurelek aurait produit « bien au-delà de 2000 tableaux et dessins » durant sa vie.

 

Art Canada Institute, William Kurelek, William Kurelek with a painting in the Isaacs Gallery framing workshop
William Kurelek avec un tableau dans l’atelier d’encadrement Isaacs, date inconnue.
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