Chefs autochtones, colons chinois et européens, cowboys, mineurs, familles, amis, hommes, femmes et enfants : la communauté diversifiée de Quesnel, en Colombie-Britannique, est mise en image, au début des années 1900, dans l’œuvre extraordinaire de C. D. (Chow Dong) Hoy. Il est l’un des premiers photographes canadiens d’origine chinoise et a vécu et travaillé dans la région de Cariboo, C.-B., à partir de 1905 jusqu’à sa mort en 1973. Les photographies de Hoy invitent à réfléchir à la manière dont nous comprenons le passé et célébrons l’identité et la communauté.

 

Le photographe de Quesnel

Hoy est né en Chine en 1883, dans la province du Guangdong, et comme bon nombre de ses compatriotes, il est forcé d’émigrer au Canada à cause de la pauvreté et de l’instabilité sociopolitique. Il arrive à Vancouver à l’âge de dix-neuf ans. Redevable à sa famille qui a payé son voyage, Hoy chemine vers le nord, occupant une série d’emplois de plus en plus rémunérateurs, tels que plongeur, cuisinier et arpenteur. Il a par exemple travaillé comme cuisinier pour La Compagnie de la Baie d’Hudson à Fort St. James pendant deux ans. C’est là-bas qu’il apprend la langue des trappeurs autochtones locaux puis quitte son emploi et ouvre le poste de traite « Hoy’s Trading Post » — à moins de deux milles au nord de la Compagnie de la Baie d’Hudson.

 

C’est son esprit aventurier et téméraire qui l’a finalement conduit à la ville aurifère de Barkerville où, au printemps 1909, il touche à un appareil photo pour la toute première fois. Personne ne sait comment il obtient cet appareil et apprend à s’en servir, ni même où se situe son studio de portrait : un jour, il est un mineur d’or sous-employé et, le lendemain, il est photographe. Il ne fait cependant aucun doute que Hoy s’est converti à la photographie parce qu’il y voyait une occasion de faire de l’argent. Selon ses mémoires, ses premiers clients étaient des mineurs dont il collait les portraits sur du papier pour cartes postales afin de les envoyer par courrier à la famille et aux proches restés derrière.

 

Au début de l’hiver 1909, Hoy retourne à Quesnel, une ville qu’il connait pour y avoir travaillé comme plongeur dans un hôtel. Il occupe une série d’emplois dans la ville et les environs, avant d’acheter une entreprise d’articles de mercerie, sur l’avenue Barlow, d’un marchand désireux de retourner en Chine. Hoy saisit cette occasion en même temps qu’il adopte la ville, où il devient un membre très respecté de la communauté, le père de douze enfants et, pour beaucoup de gens, l’homme à visiter pour se faire photographier.

 

C. D. Hoy, Homme chinois sur un arrière-plan révolutionnaire, 1912
P1687 Archives historiques de la ville de Barkerville.

L’histoire de Quesnel est façonnée par les ruées vers l’or qui ont suivi les expéditions sur le fleuve Fraser en 1857 jusqu’à la région de Cariboo. Dès 1859, des activités minières ont été entreprises à la confluence des fleuves Fraser et Quesnel, lieu où la ville a éventuellement été établie. La plupart des gens passaient par la ville dans l’espoir d’atteindre des gisements plus riches que l’on trouvait dans et autour des ruisseaux sur lesquels des villes comme Barkerville avaient été construites. Bientôt, Quesnel s’est apaisée pour devenir une ville de ravitaillement soutenue par les fermiers, les éleveurs, les transporteurs et les marchands. À l’époque, la population comptait environ 600 personnes, dont la majorité était des colons blancs venant de la côte est canadienne, des États-Unis et d’Europe. La ville comprenait aussi une importante population chinoise attirée dans la région par des occasions liées à l’exploitation de l’or.

 

Les premiers habitants de la région sont les Lhtako, de la nation Dakelh, dont la langue est le déné. Ce peuple se déplaçait sur ce vaste territoire par les voies maritimes et terrestres lors de leurs rondes saisonnières faites de chasse, de pêche, de cueillette de baies et d’ingrédients médicinaux, et de visites, notamment pour le commerce, aux autres groupes et nations autochtones de la région. À cause de l’incursion des colons dans les années 1860, les Lhtako ont été décimés par la variole, un phénomène observé ailleurs dans la région.

 

C. D. Hoy, Quatre Autochtones non identifiés – deux hommes, une femme et une fillette – ainsi que trois hommes blancs non identifiés, v.1910
P1716 Archives historiques de la ville de Barkerville.
Bien que la motivation à la source de cette photographie soit inconnue, elle illustre bien les liens entre les colons blancs et les Autochtones dans la communauté. La plus petite personne est probablement Louise (Louisa) Yargeau, née Boucher, tandis que la femme autochtone plus âgée est sans doute sa mère, Lizette Allard.

À partir de 1876, les personnes survivantes ont été repoussées dans les réserves établies par la Commission des réserves indiennes. Le peuple Dakelh vivait dans les réserves de Nazko, Kluskus, Ulkatcho et Quesnel, ou à proximité. Les Tsilhqot’in, habitant plus au sud-ouest, ont également vu leurs vies fondamentalement restructurées, passant du semi-nomadisme des rondes saisonnières à l’élevage. Ces familles travaillaient pour elles-mêmes dans les réserves d’Anaham, Redstone, Toosey, Stone, Alexis Creek, Alexandria et Nemiah Valley, ou étaient employées au sein de nouvelles familles d’éleveurs, qui avaient emménagé dans la région en anticipant la soudaine disponibilité des pâturages.

 

Les photographies et leur signification
Vers 1909 à 1920, Hoy réalise environ 1 500 portraits de personnes vivant à Quesnel, à Barkerville et dans les environs. Les modèles prenant place devant l’appareil photo de Hoy sont soit des citadins, des fermiers, des éleveurs locaux ou des mineurs de passage à Quesnel; ce sont des individus en solo, mais aussi des familles, des amants et des amis. Les images sont saisies à l’intérieur, dans le décor de son studio, mais aussi dans des environnements extérieurs improvisés, au sein de maison, à la ferme ou au ranch. Certains sujets ont revêtu leurs plus beaux habits à l’occasion de la photo, d’autres se sont présentés tels qu’ils étaient.

 

Il est important de noter qu’en matière de représentation des communautés autochtone, chinoise et blanche, la collection des images de Hoy se divise en trois parts presque égales, ce qui souligne non seulement l’incroyable diversité des régions frontalières comme Cariboo, mais aussi l’aisance que chacun de ces groupes culturels a ressentie devant le regard bienveillant et l’objectif du photographe chinois. Mais peut-être qu’il faille encore nuancer. Après tout, Hoy était le seul photographe de la ville, jusqu’à ce qu’un deuxième photographe arrive en 1918, un homme qui, remarquablement, était lui aussi chinois.

 

C. D. Hoy, Elaine Charleyboy et le chef William Charleyboy (Redstone), v.1910
P1583 Archives historiques de la ville de Barkerville.
Ce magnifique portrait du chef Tsilhqotʼin William Charleyboy et de sa femme Elaine, de la ville de Redstone, est l’une des photographies les plus percutantes de Hoy.

Bien que Hoy n’ait laissé aucun indice quant à la façon dont il a développé ses habiletés, tout porte à croire qu’il a été influencé par d’anciennes conventions du portrait d’ancêtres chinois et par les premiers portraits photographiques de Hong Kong. De nombreux modèles chinois des photos de Hoy ont choisi consciemment de poser ou ont été immortalisés d’une manière qui rappelle les codes des peintures d’ancêtres chinois. On les reconnaît par la pose frontale et les jambes largement ouvertes et agrippées par des mains aux doigts déployés. Lorsque la photographie a été introduite en Chine par le biais de Hong Kong, ces poses issues de la peinture ont commencé à circuler dans les clichés photographiques. Les arrière-plans des studios importés d’Europe se sont transformés pour inclure d’élégantes petites tables sur lesquelles étaient disposés des objets significatifs de la classe savante chinoise — livres, pipes, tasses de thé et horloges. La puissance de ces motifs apparaissant dans les images de Hoy est accentuée par le fait que les immigrants chinois de l’époque n’appartenaient pas à la classe des lettrés, comme en témoigne la mise en évidence de leurs mains qui révèlent, lorsqu’on y regarde de près, un dur labeur.

 

Un autre élément important de la composition du portrait photographique chinois est l’inclusion de plantes et de fleurs hautement symboliques. Dans beaucoup des photographies de studio de Hoy, on aperçoit des branches à feuilles persistantes, associées à la longévité dans l’art chinois. Son décor principal est orné de chrysanthèmes, une fleur à la floraison tardive qui évoque le triomphe sur l’adversité. Le symbolisme des arrière-plans du photographe n’aurait pu échapper à ses sujets chinois, bien qu’il ait sans doute passé inaperçu pour les Blancs et les Autochtones qui se sont fait photographier dans cet atelier résolument chinois. Ces images-là deviennent alors des témoins du transfert culturel opérant en des endroits où des gens de différentes origines ethniques vivent à proximités les uns des autres.

 

Les modèles eux-mêmes renforcent cette idée de transfert culturel. Dans les photographies de Hoy abondent les femmes autochtones portant des robes édouardiennes et des mocassins à bouts souples qui dépassent de leurs jupes volumineuses. Les femmes blanches sont représentées portant des gants resplendissants et finement perlés et certains hommes blancs, qui semblent être des chasseurs ou des trappeurs, portent les très pratiques mocassins Dakelh. Les hommes chinois sont majoritairement représentés vêtus de complets de style occidental. Certains de ces modèles sont vêtus à l’occidental de la tête aux pieds tandis que d’autres préfèrent garder leurs chaussures traditionnelles.

 

GAUCHE : C. D. Hoy, Lim Poi (probablement), éleveur porcin près de Prince George et propriétaire d’entreprise à Quesnel et à Barkerville, v.1910
P2023 Archives historiques de la ville de Barkerville.
DROITE : C. D. Hoy, Mme Won Gar Wong, 1912
P1978 Archives historiques de la ville de Barkerville.

Il y a toutefois des exceptions notables à cette tendance générale chez les modèles chinois de Hoy. Le portrait d’un homme que l’on croit être Lim Poi, éleveur porcin bien connu dans la région, ne démontre aucun signe de cette acculturation, bien que l’on ne sache pas si, dans l’image, il porte ses vêtements de tous les jours ou s’il a choisi cette tenue pour l’occasion. Il en va de même pour l’image de Mme Won Gar Wong, femme d’un marchand de Stanley, aujourd’hui ville fantôme, qui est magnifiquement photographiée sur le balcon de son magasin portant ses vêtements traditionnels chinois.

 

Une série d’images représentent des hommes autochtones vêtus de façon impeccable. Un examen attentif de leurs vêtements révèle qu’ils portent deux paires de pantalons, l’une, extérieure, étant retroussée de manière à révéler celle du dessous. On a tout de suite supposé que ces vêtements avaient été fournis par le photographe, il n’était après tout pas rare que les studios prêtent des vêtements à des modèles pour leurs portraits. Des recherches révèlent que ces hommes étaient probablement des cavaliers Tsilhqot’in, de passage en ville pour le rodéo annuel qui se tenait à Quesnel pour la fête du Dominion. Le long chemin poussiéreux pour se rendre en ville en charrette imposait d’apporter une bonne paire de pantalons pour le rodéo et les festivités qui l’accompagnaient. Le rodéo de Quesnel était l’un des nombreux rodéos organisés dans les villes de l’intérieur de la Colombie-Britannique pendant l’été et qui, planifiés de façon séquentielle, permettaient aux cavaliers de concourir en suivant le circuit. La ronde saisonnière traditionnelle liée à l’approvisionnement et à la conservation de la nourriture avait été, avec la mouvance vers les réserves, largement supplantée par l’activité économique et culturelle de l’élevage : exigences de travail intense au printemps et à l’automne et circuit de rodéo l’été, où les gains potentiels pouvaient être considérables.

 

GAUCHE : C. D. Hoy, de gauche à droite : Joe Elkin, Baptiste Elkin et Willie Long Jimmie devant le commerce de C. D. Hoy, à Quesnel, les pantalons roulés révélant une autre paire en-dessous, v.1910
P2025 Archives historiques de la ville de Barkerville.
DROITE : C.D. Hoy, Trois hommes autochtones non identifiés dans le commerce de C. D. Hoy, 1910-1920
P1970 Archives historiques de la ville de Barkerville.

Les photographies de Hoy sont d’importants documents de cette transition forcée entre les moyens de subsistance traditionnels et le travail de soutien aux industries naissantes de l’élevage, de l’agriculture et de l’exploitation minière. Les portraits de Kong Shing Sing, forgeron, conducteur d’attelage et cowboy chinois, s’inscrivent dans cette thématique des cultures en mutation. Kong est le fils de l’éleveur chinois Chew Nam Sing, l’un des premiers Asiatiques attirés par l’or de Cariboo. Kong et son frère ont exploité une entreprise de transport de marchandises entre Barkerville et Quesnel tout en gérant le ranch après la mort de leur père en 1910. La sœur de Kong, Yee (Laura) Sing a aussi été portraiturée par Hoy. Sa pose assurée, combinée au regard franc qu’elle pose sur l’appareil, suggère une certaine confiance, tant en elle-même qu’en son environnement — c’est un fait important à souligner compte tenu de l’histoire de la législation contre la seule présence de personnes chinoises au Canada.

 

Pendant que le gouvernement s’activait à priver de leurs droits et à exclure les immigrants non blancs et les peuples autochtones de ce pays, un photographe d’une petite ville, arrivé du sud-est de la Chine, créait une documentation qui, à bien des égards, contrait ces conceptions racistes. Sans doute que cela n’est nulle part mieux exposé que dans les multiples images de ces gens qui ont créé des familles et forgé des amitiés traversant les cultures notamment le portrait que Hoy a pris de lui-même avec la jeune Joséphine Alexander, une femme Tsilhqot’in qui travaillait pour lui. Dans l’image, la joie et l’aisance qu’ils ressentent en compagnie l’un de l’autre sont palpables. Son allure franche et simple ne la quitte jamais tandis qu’elle pose pour Hoy au moins une quinzaine de fois — avec ses amis, ses amants ou ses maris, et une femme, probablement sa mère, qu’elle enlace avec amour.

 

C.D. Hoy, C. D. Hoy et Josephine Alexander, v.1915
P1972 Archives historiques de la ville de Barkerville.

Le pouvoir véritable des photographies de Hoy réside dans le simple fait qu’elles existent. Alors que tant d’événements et de préoccupations de l’époque tiennent dans la marginalisation et même l’effacement culturel, l’idée que ces gens précis se soient présentés à son studio pour célébrer leur existence propre lance un message fort. Aussi, le fait que des citadins blancs n’aient pas rechigné à l’idée d’être immortalisé par le photographe chinois de la ville est aussi significatif. Hoy était là pour saisir cet inédit, donnant un aperçu d’une petite ville pionnière et des nombreuses personnes qui, simplement en étant photographiées, bousculent notre conception de ce à quoi le passé ressemble vraiment. L’espoir, bien sûr, est qu’un changement semblable survienne dans notre vision collective de l’avenir.

 

Pour voir d’autres œuvres de C. D. Hoy, notamment les photographies mentionnées dans cette page, visiter l’exposition virtuelle qui accompagne cet essai.

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