Le peintre québécois Ozias Leduc (1864-1955), dont la carrière enjambe le 19e et le 20e siècle, défend l’idée romantique que l’art est au centre de la vie. Cette attitude témoigne de l’originalité de sa personnalité au Canada, à une époque où cette approche est déjà considérée comme démodée. Néanmoins, Leduc devient l’un des artistes les plus importants au pays.

 

James Wilson Morrice, Sainte-Anne de Beaupré, 1897

James Wilson Morrice, Sainte-Anne de Beaupré, 1897

Huile sur toile, 44,4 x 64,3 cm, Musée des beaux-arts de Montréal

Pendant les années 1890, au moment où Leduc prend place dans le milieu artistique canadien, celui-ci est en voie de transformation, se consolidant à la suite de l’émergence d’institutions qui lui donnent une plus grande visibilité et confirment le statut professionnel des artistes. La fondation de l’Académie royale des arts du Canada (ARC, 1880) et d’autres regroupements d’artistes, l’inauguration de l’Art Association of Montreal (AAM, 1860), la création d’écoles d’art avec un programme ambitieux et l’apparition de galeries majeures sont des indicateurs de la constitution d’un public et d’un marché de l’art de plus en plus importants. En conséquence, Leduc a reçu d’importantes commandes, comme son Portrait de l’honorable Louis-Philippe Brodeur, 1901-1904, orateur de la Chambre des communes.

 

Maurice Cullen, Soirée d’hiver, Québec, v.1905

Maurice Cullen, Winter Evening, Québec (Soirée d’hiver, Québec), v.1905

Huile sur toile, 76,2 x 101,9 cm, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa

Si les artistes étrangers et néo-canadiens occupent toujours une place significative parmi les artistes collectionnés et exposés à l’Art Association of Montreal, ou en galeries, notamment les peintres britanniques et néerlandais, l’on voit apparaître au début des années 1890 une nouvelle génération d’artistes canadiens qui, après avoir acquis une première formation au pays, poursuivent leurs études en Europe, en France principalement. James Wilson Morrice (1865-1924), Maurice Cullen (1866-1934) et Suzor-Coté (1869-1937) comptent parmi quelques-uns des peintres les plus réputés de ce groupe. Sans participer directement aux nombreux courants qui agitent le monde de l’art, ces jeunes peintres en retiennent des éléments et introduisent au Canada les influences de l’impressionnisme, du symbolisme et de l’Art nouveau.

 

Edward Burne-Jones, L’Annonciation, 1876-1879

Edward Burne-Jones, The Annunciation (L’Annonciation), 1876-1879

Huile sur toile, 250 x 104,5 cm, Lady Lever Art Gallery, Bebington, Royaume-Uni

Leduc est familier avec ces courants artistiques grâce aux périodiques auxquels il est abonné et à son voyage en France en 1897. On trouve dans ses tableaux des réminiscences des préraphaélites, par exemple Edward Burne-Jones (1833-1898), de l’Art nouveau (dans le décor qu’il crée pour l’église de son village natal de Saint-Hilaire, en particulier), et un intérêt marqué pour le symbolisme, qu’il adopte d’abord de manière primaire, en considérant les significations accordées aux couleurs et aux sujets choisis. Cependant, son intérêt ne s’arrête pas là et, dans l’esprit tempéré du mouvement fin de siècle – Leduc ne donne pas dans le décadentisme ni dans la pensée de l’art pour l’art –, il vise à rendre un monde idéal dont le sens se cache au-delà des apparences et qui est rendu de manière suggestive et métaphorique. Forme et contenu sont intimement liés et c’est par l’organisation de la matière, de la couleur et des formes que l’œuvre évoque son propos allusif.

 

Ozias Leduc, L’Annonciation, 1916

Ozias Leduc, L’Annonciation, 1916

Huile sur toile marouflée, église Saint-Enfant-Jésus du Mile End, Montréal

Peu d’artistes canadiens adoptent la voie du symbolisme, la plupart se tourne davantage vers l’exploration des influences de l’impressionnisme, comme Cullen et Suzor-Coté par exemple, ou vers un art plus académique susceptible de servir la cause nationale et patriotique, pensons à Joseph-Charles Franchère (1866-1921), Joseph Saint-Charles (1868-1956) ou Edmond-Joseph Massicotte (1875-1929). Cependant, à l’instar du poète montréalais Émile Nelligan (1879-1941) et de l’ami de Leduc, Guy Delahaye (1888-1969), également investis de cette esthétique, Leduc consacre toute sa vie à son idéal soutenu par un attachement à sa contrée de Saint-Hilaire qui nourrit son imaginaire. Ce n’est pas de manière réaliste ou documentaire qu’il rend le monde qui l’habite, mais par une œuvre qui apporte à la culture canadienne un lieu d’analyse, de méditation et de contemplation.

 

Ozias Leduc, Neige douce (aussi appelé Banc de neige), entre 1927 et 1953

Ozias Leduc, Neige douce (aussi appelé Banc de neige), entre 1927 et 1953

Fusain et pastel sur papier, 20 x 15,9 cm, Musée national des beaux-arts du Québec, Québec

Cet essai est extrait de Ozias Leduc : sa vie et son œuvre par Laurier Lacroix.

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