En 1912, Tom Thomson (1877-1917) achète tout le nécessaire pour peindre en plein air. En compagnie de Ben Jackson (1871-1952), un collègue de Grip Limited, où ils sont employés comme artistes commerciaux, il effectue ce printemps-là son premier voyage en canot au parc Algonquin, une immense région forestière et récréative traversée de nombreux cours d’eau, située à quelque 300 kilomètres au nord-est de Toronto. Les exploitants forestiers avaient construit des barrages, des écluses et des chutes, et coupé une vaste étendue de la forêt primaire du parc. Thomson documente un de ces barrages en décrépitude dans Vieux barrage de bois, parc Algonquin, 1912, une esquisse qui illustre son passage du formalisme de l’art publicitaire à un style pictural plus imaginatif et original.

Huile sur carton, 15,5 x 21,3 cm, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Le style pictural de Thomson s’assouplit nettement après son passage de la salle de création commerciale à l’arrière-pays.
La précision de Terre inondée, 1912, témoigne de l’évolution rapide de Thomson en tant qu’artiste durant cette période. Cette terre inondée, probablement près du lac Scugog ou d’Owen Sound, est le fruit du travail de castors entreprenants ou de bûcherons qui, en érigeant un barrage sur un ruisseau, ont inondé une partie d’un pré et de la forêt aux abords d’un lac. Les arbres de seconde venue sont clairement visibles à l’arrière-plan. La peinture témoigne de l’extrême souci du détail qui caractérise Thomson – une constante dans son œuvre même lorsqu’il explore des idées et des approches plus complexes pour représenter ses paysages « nordiques ».

Tom Thomson, Drowned Land (Terre inondée), 1912
Huile sur papier sur contreplaqué, 17,5 x 25,1 cm, Musée des beaux-arts de l’Ontario, Toronto
À l’automne, Thomson entreprend un autre voyage de deux mois en canot, cette fois avec William Broadhead (1888-1960), encore un ami artiste de Grip, sur la rivière Spanish et dans la réserve forestière Mississagi (aujourd’hui un parc provincial de l’Ontario). Ils y explorent les magnifiques terres accidentées au nord de l’île Manitoulin et de la baie Georgienne. Leur canot chavirera à deux reprises, et Thomson perdra presque toutes ses esquisses à l’huile et plusieurs rouleaux de pellicule exposée. Sans se décourager et voyant le succès des tableaux qu’il produit à la suite de ses premiers voyages, Thomson décide de consacrer sa vie à l’art.

Tom Thomson au barrage du lac Tea, parc Algonquin, 1916. Pour gagner de l’argent, Thomson travaille parfois comme guide ou garde-feu dans le parc Algonquin. Tout aussi familier avec les scènes d’exploitation forestière qu’avec l’environnement naturel du parc, Thomson peint les deux sujets.
Dès 1914, il adopte une routine annuelle : chaque printemps, il fait route vers le nord et se rend dans le parc Algonquin dès que possible, pour y rester aussi longtemps qu’il le peut en automne. La même année, la Galerie nationale du Canada (aujourd’hui le Musée des beaux-arts du Canada), à Ottawa, sous la direction d’Eric Brown (et suivant les conseils de Lawren Harris [1885-1970], membre du conseil d’administration), commence à acquérir des œuvres de Thomson, d’abord, Clair de lune, 1913-1914, achetée pour la somme de 150 $ lors de l’exposition de l’Ontario Society of Artists; puis l’année suivante, Nothern River (Rivière du Nord), 1914-1915, pour 500 $; et, un an plus tard, Spring Ice (Débâcle), 1915-1916, pour 300 $.

Huile sur toile, 52,9 x 77,1 cm, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Première d’une série d’œuvres que le musée achète de Thomson lui-même et, plus tard, de sa succession.
Le protecteur de Thomson, le Dr. James MacCallum, racontera plus tard qu’en voyant les esquisses réalisées par Thomson en 1912, il s’est aussitôt rendu compte de leur « authenticité […] J’eus le sentiment que le Nord s’était emparé de Thomson », tout comme il s’était emparé de lui dès l’enfance. Même si les fameuses prouesses de canoéiste et d’homme des bois de Thomson ont été exagérées, notamment par ses collègues artistes et admirateurs, après sa mort, les tableaux qu’il a faits du parc Algonquin et de la baie Georgienne demeurent des références emblématiques de l’art canadien.
Cet essai est extrait de Tom Thomson : sa vie et son œuvre par David P. Silcox.
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